dimanche 9 décembre 2007

ADLER LE DERNIER JANISSAIRE


J’aime Adler. C’est ainsi. Non pas Laure mais Alexandre. Oui j’aime Adler. Amour qui me vaut une certaine haine de la part de ma famille arménienne qui ne le supporte pas à cause d’une passion turque capable de lui faire nier la Passion subie par le peuple arménien. Amour qui me vaut également des frictions avec des amis, spécialistes de telle ou telle question, qui prétendent qu’Adler conclurait toujours trois vérités par un gros mensonge. M’en fous, j’aime Adler.

Ce qu’il y a de bien avec ma famille, c’est que lorsque je suis à court d’arguments, au bout de mes longs plaidoyers pro-Adler, je peux la traiter d’antisémite, étant donné que finit toujours par poindre chez ces chrétiens d’Orient quelque relent judéophobe, quand ce n’est pas un « Adler est un fourbe ». procès en fourberie que je contre facilement avec un vieux proverbe turc, très en vogue autour de 1915, qui finit par détendre l’atmosphère. « Un Arménien vaut deux Juifs ».

Quant à mes potes spécialistes qui aiment à ce point jouer les petits huissiers, je leur balance souvent un « ah bein ça c’est facile de réciter tous les noms de chef de tribus ouzbeks sans se tromper, alors que si mon Adler s’emmêle parfois les pinceaux, c’est parce qu’il connaît presque tous les noms, prénoms, dates de naissance, numéros de téléphone et adresse courriels de presque tous les chefs de tribus vivants ou morts, depuis la Guinée-Bissau jusqu’au lac Baïkal ».

Oui, j’aime Adler. Chacun son aveuglement après tout. Moi Adler. Lui, la Turquie. Toutefois, le propre des gens qu’on aime c’est qu’ils sont susceptibles de nous décevoir. Que je sois de mauvaise foi en défendant Adler soit, mais que mon Adler soit souvent limite lorsqu’il défend la Turquie ça me déçoit.

En fait, ce n’est pas tant qu’il défende la Turquie qui me gêne. Ce qui me gêne c’est qu’il n’arrive pas à me convaincre, contrairement à bien d’autres sujets, et qu’il utilise des artifices rhétoriques qui insultent son talent. Des artifices rhétoriques empruntés aux techniques « prophétiques ». Le coup de l’espoir ou celui de la fin du monde. Comment ça « tu la craches ta Valda ». Vous avez senti que j’ai du mal à en venir aux faits. C’est ça aussi d’aimer. On garde, on garde, on prend sur soi, alors qu’il faudrait que ça sorte. OK. OK. OK

Oui, mon cher Alexandre, en fait je te parle de tes deux chroniques du mois d’octobre pour les matins de France culture. Celle du 18 octobre « Quand la Turquie se rebiffe » et celle du 22 « Pologne, Turquie et les aléas de l’Europe ».

Celle du 18 octobre où tu as utilisé la technique « Fin du Monde » propre aux témoins de Jéhovah et autres mauvais prophètes. Voici la prophétie.

Alors que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, entre la Turquie et les EUA, tout comme entre les Turcs et les Kurdes de Turquie, à travers l’octroi d’une large autonomie, mais aussi avec les Kurdes d’Iraq puisque Barzani et Talabani sont de vieux interlocuteurs d’une Turquie qui a investi massivement dans le Kurdistan iraquien comme dans tout l’Iraq, voici que les Américains ont décidé de fiche tout par terre, en favorisant la création d’un Kurdistan quasi-indépendant, devenu non pas le refuge du PKK mais carrément sa base arrière. Tout ça pour punir injustement une Turquie qui a refusé de soutenir son vieil allié américain lors du déclenchement de la guerre d’Iraq.
Ce faisant, ce « nouveau coup de maître de Georges Bush », comme quoi Adler aime Bush sauf si Bush n’aime plus la Turquie, a non seulement fédéré le parti islamo-bizounours de l’AKP et l’armée turque autour de la menace kurde, mais aussi jeté la Turquie dans les vilains bras de la Syrie, où la CIA encourage la sédition de sa minorité kurde, de l’Iran et de la Russie. Poutine étant de plus en plus admiré par les militaires turcs.
Conséquences de ce « coup de maître » qui expliquent pourquoi la Turquie vient d’autoriser par voie parlementaire l’utilisation de la Force en Irak, « ce qui revient à déclarer la guerre aux EUA ». Ce qui revient aussi à plomber définitivement la candidature turque à l’entrée en Europe, à plomber l’OTAN voir même à provoquer la fin du Monde puisque « quand on aura vu les dégâts causés, il sera toujours temps de pleurer… »
Ben ouais quoi, ils sont vraiment cons ces Américains de se rendre enfin compte qu’on ne peut vraiment pas faire confiance aux Turcs, malgré tout ce que les Américains ont fait pour eux.

Chronique suivante. Dans celle du 22 octobre, « Pologne, Turquie et les aléas de l’Europe », mon Alex chéri, aidé en cela par l’actualité, décide d’utiliser l’autre technique préférée des prophètes pour convertir ses auditeurs. Celle de l’espérance.

Car voyez vous, quand « l’Europe mène une politique sage, déterminée et à long terme » elle récolte toujours de bons fruits. Une main invisible se charge de séparer le bon grain de l’ivraie. C’est ainsi qu’après avoir supporté « les frères Ubu » Kaczynski avec leur populisme et leurs relents antisémites, l’Europe assiste à la victoire en Pologne d’un parti libéral pro-Européen.
C’est donc pour cette raison que l’Europe doit absolument adopter envers la Turquie une même « politique sage et patiente ».
Car après tout, à bien y réfléchir, cette guerre déclarée contre les terroristes kurdes du PKK, avec des chars et tout et tout, il nous faut la comprendre. Premièrement, parce que l’Espagne a mené la même guerre contre l’ETA, y compris sous un gouvernement socialiste (avec des chars et tout et tout, y compris en rentrant avec au Pays Basque français peut-être ? Portnawak !). Deuxièmement parce que l’Europe est responsable de cette guerre déclenchée par la Turquie. La preuve résidant dans la corrélation directe entre deux courbes ? la courbe ascendante d’une Turquie de plus en plus inquiète pour sa sécurité, en même temps que baisse ses perspectives d’intégration en Europe ? (ça c’est de la corrélation). La preuve ultime résidant dans le fait que jusque-là tout allait bien au Kurdistan sous occupation turque puisque par « un effet positif des idées islamistes » (sic), l’AKP avait accordé une large autonomie aux Kurdes, ne serait-ce que parce que ces islamistes les considèrent comme faisant partie du même monde musulman (ouf ! z’ont de la chance de ne pas être chrétiens ceux-là aussi).
Moralité, tout ce qui se passe de négatif, en Asie Mineure, est lié aux effets pervers d’un défaut d’Europe et le jour où nous redeviendrons tout gentils, sages et patients comme nous avons su l’être avec ces satanés Polacs, tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes…

Mais bien sûr mon bon Alexandre… Si les Américains ont enfin compris qu’on ne pouvait pas leur faire confiance, que les Turcs ne respectent une alliance que lorsqu’elle est à leur avantage, nous, nous devrions nous crever les yeux ou continuer de nous assoupir dans des bains turcs. Sérieux mon Alexandre d’amour, va falloir arrêter les conneries, m’enfin ! Car même si tes arguments peuvent trouver preneur, ils ne changeront jamais un certain nombre d’évidences.

1- Tu pourras hurler au loup gris, à la fin du monde, à l’espoir turc autant que tu voudras, de bonne ou de mauvaise foi, ce n’est pas pour autant que tout cela rendra illégitime le fait que nous décidions souverainement de qui rentre ou pas en Europe. Personnellement, ce n’est pas parce que les Turcs essayent de nous rentrer par les arrières depuis 800 ans, que j’ai l’intention de finir par céder à ce désir…

2- L’argument du « vaut mieux les avoir avec nous que contre nous » finit quant à lui par devenir particulièrement saoulant et ce sur plusieurs points. On a vu ce que ce même argument utilisé en 1972 a donné avec les Anglais. Cela fait plus de 30 ans qu’on se farcit leurs caprices. Encore que, les Anglais, on a toujours pu compter sur eux quand il fallait se battre, sans oublier qu’il est très difficile de penser qu’ils ne font pas parti de la même famille que nous, tout comme ces polonais, aussi casse-couilles qu’ils puissent être.
Alors que les Turcs, non seulement ils ne font pas partie de la famille des peuples européens mais en plus, tendent à démontrer qu’ils font, ont fait, feront toujours comme bon leur semble, ne respectant aucune alliance, ne respectant pas les droits humains issus de notre tradition de pensée européenne, envahissant d’autres pays européens (Chypre) ou autres (Irak) au gré de leurs délires nationalistes.
Sans compter que si le seul argument se résume à un « avec nous plutôt que contre nous », moi je serais plutôt favorable à ce que l’on intègre la Chine ou mieux que l’on s’intègre à la Chine, histoire que la prophétie de Jean Yanne « les Chinois à Paris », ne voit jamais le jour. Quoique la fin de ce superbe film est plutôt heureuse…

3- Sincèrement, tes arguments me font de plus en plus penser à ceux d’un gars qui expliquerait à un autre qu’il a envie de sa femme et que par conséquent il a intérêt à la lui donner, s’il ne veut pas qu’il la viole. Une pratique qui ne semble pas extraordinaire en Turquie, comme le montre cette vidéo d’une femme emmenée de force dans un Taxi, ainsi que la réaction des passants… Oui, je sais, c’est laid ce que je viens de faire mais j’y peux rien moi, Alexandre. C’est quand même toi qui utilise en permanence l’agressivité turque comme argumentation, prouvant ainsi au passage que cette agressivité existe et nous donnant au final toujours moins envie d’y céder.

Car au fond, que veux-tu que je te dise. Tout ça c’est bien gentil mais c’est non ! non ! non et re-non ! et pas seulement parce que je ne les reconnais pas comme faisant partie de ma famille de peuples…

En effet, pourquoi l’Europe devrait-elle intégrer tout ce qui aurait besoin de se faire civiliser, d’intégrer tous les barbares qui se trouveraient aux bords du Limes. C’est quoi cette condescendance. Pourquoi les Turcs ne pourraient-ils pas développer leur propre projet de modernité ? Pourquoi la lumière ne viendrait-elle que de Rome ou de son traité. Et si au final ils en étaient effectivement incapables, que veux-tu que ça me foute.

Et oui, mon Adler que j’aime et que j’adore, s’ils veulent s’allier avec l’Iran, la Russie, le Venezuela, Monaco, grand bien leur fasse. S’ils nous détestent et bien qu’ils nous détestent. S’ils veulent le conflit faute de fiançailles, et bien qu’ils viennent le chercher le conflit, qu’ils osent dégainer les premiers, histoire qu’on leur reprenne Constantinople, l’Ionie, Chypre, qu’on puisse donner un Kurdistan au Kurdes, l’Arménie du traité de Sèvres aux Arméniens, et qu’on les renvoie d’où ils viennent. À la limite, grands princes, nous autres Gaulois, leur céderont ce qui fut notre Galatie, histoire que ceux qui ne seront pas partis d’où ils viennent, en Asie Centrale, puissent avoir leur petite Turquie autour d’Ankara. Et oui, s’ils veulent rigoler, jamais en retard d’une bonne déconnade, je suis prêt à rire…

Toutes ces menaces, envies d’y céder, cette illusion de « peuples fédérés » à la Romaine, appliquée à la Turquie, c’est un peu comme ce projet d’Euro-Méditerranée. Décidemment tout ça me fait penser à Rome et au fait que l’histoire est susceptible de se répéter si les hommes ne changent pas. Car comment espérez-vous réussir là où Rome a échoué avec sa politique de séduction des Barbares, d’extension indéfinie d’un Limes (frontière fortifié) devenue de plus en plus indéfendable.
À vrai dire, à chaque fois que je joue au jeu vidéo « Civilization » (PUB), je me demande pourquoi Rome s’est amusé à multiplier ses frontières, au lieu de les réduire. Par exemple en Europe, j’aurais ravagé été après été, hiver après hiver les forêts de Germanie, histoire de digérer les Germains comme j’avais digéré les Celtes et surtout de faire une jolie frontière courte et rectiligne depuis la mer noire jusqu’à la mer Baltique en passant par les Carpates et la Vistule (fleuve traversant la Pologne). Une frontière qui aurait été bien plus efficace contre tous les barbares des steppes ou autres nomades envahissants.

Ce qui m’amène au présent. Alors qu’on a réussi enfin à faire cette frontière cohérente et naturelle de l’Europe occidentale, il faudrait reproduire l’erreur romaine en faisant passer notre frontière par les sables mouvants du Sahara et les monts poreux d’Anatolie. Refaire un Mare Nostrum pour s’y noyer. Nâââânnn !

Encore qu’à vrai dire, le projet Euro-Méditerranée, on ne sait pas trop de quoi il s’agit. Ce qui n’est pas génial non plus. Car entre ceux qui en Afrique sentent qu’il s’agit de leur refourguer de la verroterie institutionnelle histoire de justifier un déséquilibre commercial et ceux qui en Europe craignent qu’il ne s’agisse par ce projet de leur refiler gratos la Galerie des Glaces, avouez que ce flou risque surtout d’engendrer de l’incompréhension et des aigreurs de part et d’autre.

Ce qui m’amène à conclure sur la nécessité de maintenir une Europe cohérente, avec des frontières naturelles, un Limes défendable, une famille de peuples solidaires. Un ensemble capable de discuter avec d’autres ensembles qui se définiront par eux-mêmes, avec qui nous commercerons, dialoguerons au mieux des intérêts de chacun, si possible...

SILius César

PS : Les Janissaires étaient ces soldats d’élite de l’empire Ottoman, qui avaient été enlevés enfants dans des villages chrétiens, puis férocement dressés au combat comme au service de l’empire. Ce qu’ils faisaient avec une efficacité aussi surprenante que leur fidélité envers leurs ravisseurs.

2 commentaires:

Toujours pas aux écrins. a dit…

Ben moi, je ne le connaissais même pas cet Alexandre là !! Dois-je en concevoir de la honte, ou bien c'est pas trop grave ?

Du coup, comme à toute chose malheur est, parfois, bon, j'ai décidé de sonder une fois de plus les abysses de mon inculture et de m'intéresser à cet homme que tu détestes aimer (à peu de chose près).

Comme d'habitude, je n'ai pas tenu plus de 10 minutes avant de digresser, habituel symptôme de ma procrastination. Il est vrai que la digression (qui pour une fois n'était pas de nature sexuelle) est mon sport favori et que je trouve dans internet et tous ses petits liens d'infinies et permanentes occasions de m'y livrer. Et qu'ai-je donc ramené cette fois-ci de mon égarement numérique ? Un truc qui devrait te plaire, à moins que ce ne soit un sujet-déjà-éculé-et-je-ne-le-sais-même-pas :

Bilderberg et les Bilderbergers.

Je n'en dis pas plus, d'une part parce que c'est ton blog et d'autre part parce que chacun n'a qu'à se faire sa propre opinion, la mienne étant encore en travaux.

Je ne doute pas qu'un républicano-européen tel que toi aura des trucs à penser là-dessus.

@+,

Chambre 118.

SIL a dit…

Mais non camarade, je t'assure... j'aime vraiment Adler... je deteste juste quand il me deçoit...