Le lendemain,
jeudi 1er novembre, jour saint, le Jour de Tous les Saints.
Mon grand-père
travaillait les jours fériés, comme la plupart des ouvriers, mais point les
jours saints. Moins par ferveur religieuse que par la simple raison qu’il
œuvrait encore au sanctuaire du Mont de Santa Luzia. Mon grand-père, Manuel
Ribeiro Fernandes, faisait partie de l’équipe de tailleurs de pierre qui acheva
les travaux extérieurs du temple. Il avait vu la dernière pierre, la croix
couronnant le dôme, être posée le 24 décembre 1943, et poursuivait des travaux
de maçonnerie autour du sanctuaire, tandis que de nouvelles équipes de
sculpteurs s’attelaient aux aménagements intérieurs. Ce jeudi saint, point de
chantier au temple.
Il profite de ce jour de
repos pour continuer de peaufiner sa maisonnette, aidé en cela d’Avelino, qui
déjà « donnait du ciment » dans la construction.
La maison de mon grand-père avait des airs de demeure des vieux « castros », nos antiques forteresses, bâtie avec la même science architecturale des Celtes d’antan.
De plain-pied, rectangulaire, dix mètres de long sur cinq de large, un mur épais de granit au nord pour parer le froid et la bise ; portes et fenêtres tournées vers le sud et le soleil, s’ouvrant sur le jardin. Légèrement surélevée, son plancher à soixante centimètres du sol abrite un cellier, accessible par des trappes qui laissaient s’évacuer l’humidité l’hiver et rafraîchissaient la maison l’été, tout en offrant refuge à des chats errants, des poules et des lapins domestiques. Une porte vitrée mène au salon, une autre à la cuisine. Trois marches devant chaque porte. Le toit, traditionnel, est fait de tuiles mauresques rouges aux angles relevés à la chinoise. Coté intérieur, trois chambres – une pour les parents, une pour les filles, une pour les garçons –, un salon, une cuisine et, désormais, des « latrines à la mode » entre la maison et l’étable des bêtes. Deux chèvres et un cochon occupaient l’étable.
Cette demeure avait été
érigée sur un lopin des « Bosquets de la Tia Camula », moitié acheté,
moitié offert par Tante Camula, une veuve sans enfants, riche et généreuse,
propriétaire d’une partie du « Mont de la Ola », lieu-dit où se
dressait la maison. Elle avait vendu, « à prix d’amie », plusieurs
parcelles à ceux qui voulaient bâtir leur foyer. Le granit venait de la
carrière voisine, juste à côté de la maison. Avec moult labeur et l’aide de compagnons,
la demeure de mon grand-père s’était élevée, pierre après pierre.
Le jardin était un Éden
en miniature : un pommier offrant trois variétés de pommes, un poirier, un
prunier, le figuier chéri de mon grand-père, et une vigne en treille à la
minhote, ombrageant une partie du jardin où s’épanouissaient les fleurs
préférées de ma grand-mère : œillets, roses, maries et plantes pour les
bouquets du cimetière. Il ne manquait qu’un puits. « P’têt bien un jour
», disait mon grand-père.
Le voilà donc, en ce
saint matin, avec Avelino, achevant les « latrines pour gens de haut rang »,
dont la fosse alimenterait l’amas de fumier entassé dans un coin du jardin.
Ma grand-mère Belmira,
assise sur les marches de la porte du salon avec Odete, Mirinha et Alcinda,
brode des mouchoirs, fredonnant doucement la chanson à succès « Ma petite
maison », révélée l’an passé par la charmante Milú dans le film « O Costa
do Castelo », et que tout le monde chantait, en couvrant les haut-parleurs
grésillants de Viana lors des Fêtes d’Agonia l’été dernier :
« Les regrets que j’avais déjà ‘ De ma petite
maison si gaie ‘
Si modeste, comme
moi,
Mon
Dieu, qu’il fait bon vivre ‘ Dans un humble premier étage ‘
En comptant depuis
le ciel… »
Mon père, lui, ne va pas
à l’école ce jeudi. Il se lève deux heures plus tard que les autres, l’estomac
criant famine. Odete lui prépare un déjeuner. Il est neuf heures.
« Dépêche, p’tit frère
», ordonne Odete, « faut qu’on aille au catéchisme à onze heures, avant la
messe de midi. Ensuite, faudra arranger les tombes avant la procession et la
prière à quinze heures. »
Mon père préparait sa
première communion et ma tante Odete sa communion solennelle, prévues pour le
samedi 8 décembre, jour saint de l’Immaculée Conception. Le catéchisme avait
lieu le samedi, mais également aujourd’hui.
En chemin vers le catéchisme, à l’église paroissiale située un kilomètre plus bas, Nélinho et Odete croisent des groupes d’enfants, un petit sac de toile à la main, quémandant du « pain-pour-Dieu ». « Pain pour Dieu ! Pain pour Dieu ! Qui donnera du pain aux fidèles de Dieu ? » pépiaient-ils, frappant aux portes, insistant davantage devant les maisons réputées généreuses, comme celles de la Tia Formiga, du Tio Araújo Velho ou de la Tia Camula. Aux cris de « Pain-pour-Dieu », Tia Camula sortait toujours avec des biscuits, des gâteaux, des châtaignes, des fruits ou même quelques sous, et donnait à chaque fois.
Tous les minots ne
mendiaient pas ainsi. Dans notre « riche » bourg d’Anha, seuls les enfants des
familles les plus pauvres couraient le « pain-pour-Dieu ». Or, la pauvreté
était la plus grande abondance au sortir de la guerre. Les bandes de marmots ne
manquaient donc pas ce jour-là. Les deux règles de cette tradition du 1er
novembre étaient : n’avoir pas plus de dix ans et mendier seulement jusqu’à
midi.
Dix minutes avant onze
heures. En descendant la Rue de São Tiago, qui mène à l’église, un peu avant
celle-ci, Nélinho et Odete trouvent la Tia Camula, son sac d’aumônes grand
ouvert, entourée d’enfants à l’estomac vide. En contrebas, le Père Goutinho,
curé d’Anha, vieil homme sévère et austère, vient à leur rencontre. À quelques
mètres, pointant du doigt la marmaille, il lance : « Ne leur donnez pas
tant, vous allez les gâter ! »
« Bien, bien ! » concède
Tia Camula, refermant sa généreuse corne d’abondance.
« Vite, vite ! Allons ! Dépêchez-vous
! C’est l’heure du catéchisme ! » ordonne le Père Goutinho aux enfants,
ainsi qu’à Nélinho et Odete. Le visage lumineux et souriant de la jeune Alice
Couto Viana, restée en retrait, qui enseignait le catéchisme avec le curé,
attire les petits, autour d’elle. Apprendre les prières, la morale catholique,
la vie et les vertus des saints : tel est le programme de cette heure à
l’église.
Midi moins le quart,
venait d’annoncer le carillon des quarts d’heure. Ma grand-mère Belmira, avec
ses filles Mirinha et Alcinda, ainsi que ses sœurs Ana et Maria, surnommée
Quinhas par tous, descendent prestement la rue de São Tiago, pour ne pas rater
l’office. Les derniers groupes d’enfants courent encore de porte en porte, tels
des moineaux égarés en quête de miettes.
Elles se trouvent au
niveau de la boutique du vieux Quim Cidade. « Pain pour Dieu ! Pain pour
Dieu ! Du pain pour les fidèles de Dieu ! » Le vieux Quim Cidade sort dans
la rue, mais en guise de pain, il envoie une taloche au gamin le plus proche, le
tout accompagné d’un : « C’est plus l’heure, face de vaurien ! »
« Ch’est pas encore midi ! » proteste
l’enfant giflé.
« Tais-toi, face de gitan ! Dégage, ou t’en
manges une autre, face de juif ! » rétorque Quim Cidade.
Ma grand-mère et ses
sœurs, Ana et Quinhas, d’une même voix, blâment cette méchanceté : « Oh !
Monsieur Joaquim ! Ça n’se fait point, ça ! »
« Qu’ils aillent bosser ! Ils ont
l’corps pour ! Moi, à leur âge, j’usais déjà mes mains à gagner mon pain !
» grogne Quim Cidade de sa voix rauque.
« Dans le coffre de l’avare, le Diable se cache
dedans », rétorque vivement Tia Quinhas. Quim Cidade tourne les talons, et
l’altercation s’achève ainsi.
La Journée de Tous les Saints puis celle des Défunts le lendemain s’écoulent entre prières, oraisons, échanges au cimetière avec des femmes au
visage fermé, pourtant l’uniforme noir des jours de deuil, qui veillent les
tombes tout en posant la question rituelle de cette saison : « Tu sais pas
qui est mort ? ». Le tout jusqu’à ce que le brouillard épais, accompagné de
sa bruine glaçante, vienne éteindre le jour et empêcher les étoiles de luire.
Les autres journées de
cette fin de semaine resteront empreintes de la même gravité lugubre, alourdie
par la pluie d’automne.































