Lundi 5 novembre,
jour d’école et de labeur, temps de joie.
Toute la maisonnée
s’éveille à six heures, comme presque tous les jours. À cet instant, le clocher
de l’église sonne le premier des trois Angelus de la journée. Ma grand-mère
Belmira récite ses trois « Je vous salue Marie » tout en préparant le petit-déjeuner,
aidée d’Odete : du lait de chèvre chaud, une chicorée d’orge avec de la
« broa », notre pain rustique de maïs, tartiné de beurre.
Mon grand-père Manuel est
le premier à quitter la maison. Il lui faut une heure pour rejoindre son
chantier, au temple de Santa Luzia. En partant, il enfourche sa bicyclette, une
Raleigh anglaise, comme il les aime tant, et file, sous le soleil naissant, par
la route nationale jusqu’au pont Eiffel, qui enjambe l’ample estuaire du Lima, afin
d’atteindre Viana do Castelo, « la Princesse du Lima ». De là, depuis
les bas quartiers de la ville, il lui reste à gravir, à la force des mollets,
la rampe glissante de Santa Luzia. Après cet effort de grimpeur, bien échauffé
malgré la rosée, il peut enfin jouer du xylophone, en martelant le granit de
ses ciseaux, de huit heures du matin à cinq heures du soir, ceci tous les jours
de la semaine, hormis les dimanches, quelques jours fériés ou saints. De
vacances, point.
Avelino est le suivant à
partir travailler dans les chantiers des environs, afin d’apprendre « l’art »
de son futur métier.
Nélinho suit enfin,
quittant la maison pour la leçon. L’école courait de huit heures du matin à
quatre heures de l’après-midi, avec une pause à midi pour le déjeuner. Le voilà
donc, en culottes trouées et pieds dénudés, zigzaguant entre les flaques d’eau des
chemins.
Les cours ont lieu dans
la « Casa dos Lopes », une magnifique demeure minhote flanquée d’une charmante
chapelle pleine de mystère, située dans la rue qui mène à l’église. L’État
louait une partie de cette demeure pour les classes. C’est le Professeur Souto
Maior, du village voisin de Mazarefes, qui dispense l’enseignement dans cette
école improvisée. Deux rangées de quatre pupitres, un tableau noir, le drapeau
portugais, les portraits de Salazar et du Président de la République accrochés
au mur, et « un crucifix derrière et au-dessus de la chaise du professeur,
symbole de l’éducation chrétienne prescrite par la Constitution », comme le
stipulait le décret de 1936.
Chaque pupitre, constitué
d’un banc et d’une table en bois massif, assez robuste pour résister à un
bombardement ou un tremblement de terre, accueille deux élèves. Seize écoliers
au total. Mon père occupe le troisième pupitre de la rangée de gauche, à côté
de Manuel Barros, fils du Tio Alexandre Barros, tenancier d’une boutique située
sur la Place du Monte. Au premier pupitre, celui des meilleurs élèves, Coutinho
et Couto Viana ; au deuxième, devant mon père, Lavarinhas et Zé Carvalho ; au
quatrième, derrière lui, Fagundes et Gusto do Sofia, le champion des calculs
mentaux, un brin dissipé.
À la fin des cours, ces
amis d’école ont pour coutume de remonter la rue en courant et riant, direction
le Largo do Calvário, la Place du Calvaire, deux cents mètres plus haut, pour
jouer au ballon.
À la maison restent ma
grand-mère, secondée par Odete, Alcinda, toute petite avec ses quatre ans, et
Mirinha qui, malgré ses dix ans, sort très peu. Mirinha souffre de problèmes de
santé, se fatigue assez vite et parfois même manque d’air. Mais elle adore
coudre, confectionnant des poupées de chiffon, souriant et chantonnant.
S’occuper du foyer, du jardin et des champs est le quotidien des femmes du foyer.
Ce lundi, après les cours,
mon père et ses amis se dirigent vers la grande entrée du « Paço de Anha »,
sur la Place du Calvaire, où ils tombent sur un homme à cheval, inconnu d’eux.
Le destrier, à la robe brune, ligne élancée, oreilles courtes, crinière
abondante et légèrement bouclée, membres secs et robustes, avançant d’un pas
énergique, semble être un pur-sang lusitanien. L’homme, brun, de noble
prestance, barbu et coiffé d’un chapeau, a tout l’air d’un gitan de pure souche
également. Ainsi entre-t-il dans la « Quinta do Paço de Anha »,
propriété d’une ancienne et noble famille portugaise, enracinée dans notre village
depuis plus de cinq siècles. D’aucuns racontaient qu’un roi portugais y avait
trouvé refuge.
Au moment où le cavalier
disparait dans le Domaine, Nélinho croise Odete, portant sur la tête une grande
jarre d’eau. Elle venait de puiser « d’la bonn’iau » au puits de la Tia
Quinhas, la sœur Maria de ma grand-mère, que tous appelaient Quinhas. « Alors,
mano (frérot) ? Qu’est-c’qu’on t’a appris à l’école aujourd’hui ? »
demande Odete.
« L’professeur a causé
des anciens cavaliers portugais ; d’la race lusitanienne des chevaux ;
on a fait des calculs mentaux ; et y’nous a donné des devinettes à
résoudre », répond le frérot. « Chacun d’nous en a une à toper d’ici
vendredi ; la mienne, est : quelle est la chose, quelle est-elle, qu’est sourde
et muette, mais qui raconte tout ? »
« Creuse-toi la
caboche mano ! Moi aussi j’devais m’débrouiller toute seule ! » dit
Odete en souriant.
« En parlant d’cavaliers, tu sais qui
c’est, l’cavalier qu’est entré dans l’Paço ? » questionne Nélinho.
« Je n’le connais pas,
mais ça doit être l’gitan qui s’occupe des chevaux des seigneurs du Paço »,
répond Odete.
Le petit Nélinho rentre à
la maison. Avant le coucher du soleil, il doit aller chercher du bois dans les
bosquets et mener paître les deux chèvres de la maison. Ce sont là ses
principales tâches domestiques. Tout en ramassant des bûches pour l’âtre, il
rumine : « Quelle est la chose, quelle est-elle, qu’est sourde et muette,
mais qui raconte tout ? » Sans trouver la réponse.
Le lendemain, Nélinho
confie la devinette à Avelino. « Creuse-toi la caboche, mano ! » répond
celui-ci à son frérot. Le mercredi, il demande de l’aide à son père. « Creuse-toi
la caboche, Manuel ! » rétorque mon grand-père. Le jeudi, après l’école, il
se rend à la « Venda do Tio Lexandre ».
C’était l’une des deux
boutiques de la Place du Monte. L’autre, la « Venda do Carvalho », à l’angle de
la Rue do Barroco, tenue par le Tio Zé Carvalho, était moins fréquentée par la
famille ; le pain y était bon, mais l’ambiance bien moins chaleureuse.
« Tia » par-ci, « Tio »
par-là. Tantes (Tias) et oncles (Tios) n’étaient pas toujours des parents
proches. A vrai dire, tous ceux du voisinage, ou vaguement apparentés, ce qui
est le cas dans un village, ayant l’âge des parents, étaient appelés ainsi,
par Tia (tante) ou Tio (oncle) un peu
comme, à la fois, une marque familière mêlant affection et respect.
La « Venda do Tio Lexandre
» fait office de taverne et d’épicerie, avec deux comptoirs distincts. Ouverte
tous les jours jusqu’à 22 heures, elle accueille continuellement du monde pour
causer, écouter la radio, jouer aux cartes, notamment à la « sueca »,
boire un coup, grignoter ou faire des emplettes. Elle occupe le rez-de-chaussée
d’une imposante maison de granit à deux étages, une partie pour la boutique-taverne,
l’autre pour un atelier de couture, étant donné que Tio Alexandre était
tailleur de métier. La boutique est tenue par le « Senhor Alexandre Barros »,
que beaucoup appelaient, avec cette contraction si caractéristique du portugais
du Minho, « Tio’Lexandre », et sa femme, la Tia Custódia.
Tio Alexandre, cheveux
châtains, yeux bienveillants, sourire solaire, toujours en costume de flanelle marron
à la mode d’un lord anglais, était un « homme de respect », de peu de
mots, mais affable et accueillant. Il ne s’emportait que lorsqu’il jouait à la sueca.
Réputé et estimé de tous, il ne manquait ni de clients ni d’amis.
Tia Custódia, au visage
rond et à la peau claire, avec des cheveux noirs coupés court, dont les boucles
soulignaient des yeux perçants et vifs, est plus bavarde. Elle accueille
toujours mon père et les enfants du coin d’un « Salut, mon p’tit ! Salut, ma
p’tite ! »
En entrant dans la
« venda », elle accueille donc mon père d’un : « Tiens, v’là
l’Nélinho ! Salut, min p’tiot ! ».
« Bien le bonsoir, Tia
Custódia ! Mère m’a dit hier d’passer à la boutique après l’école, qu’y’avait
quéqu’chose pour tante Quinhas », dit Nélinho.
« J’ai bien quéqu’chose en effet ! Vas-tu
pouvoir porter un sac d’cinq kilos d’châtaignes jusqu’à chez ta tante Quinhas ?
C’est pour la fête du Magusto qu’votre catéchiste organise c’dimanche, dans la
place d’l’entrée du Paço », questionne Tia Custódia.
« Bien sûr qu’oui !
» répond-il, tout en bombant le torse.
« Alors, dans c’cas
là, attends là, j’reviens d’suite !
», dit-elle.
Patientant devant le
comptoir vitré, Nélinho remarque, sur une étagère au-dessus de la caisse à
pain, une rangée de toupies aux couleurs variées. Le motif décoratif leur donne
l’air de pommes de pin avec une pointe d’acier. Nélinho avait vu Manuel Barros,
son voisin de pupitre et fils aîné de Tio Alexandre et Tia Custódia, jouer avec
l’une de ces toupies. La plus belle, d’un jaune doré, brille sur l’étagère.
« Tiens, qui v’là par
ici ! » s’exclame Tio Alexandre, sourire aux lèvres, arrivant avec Tia
Custódia, un mètre de tailleur autour du cou et le sac de châtaignes dans les
bras. « Ça va, ta vie, Nélinho ? Tu profites bien d’l’école ? » lui demande-t-il.
« Ça va bien, Tio’Lexandre ! Sauf
qu’j’arrive pas à résoudre la devinette qu’l’professeur m’a donné, et il faut
la trouver pour demain », répond le gamin d’une voix tremblante.
« Qu’elle est cette devinette ? » questionne
Tio Alexandre. « Quelle est la chose, quelle est-elle, qu’est sourde et
muette, mais qui raconte tout ? » répond Nélinho.
« Vindiou ! C’te devinette, elle est
vieille comme l’Roi Salomon ! » signale une voix forte derrière Nélinho. C’est
la voix de Tio Quintino, le meilleur viticulteur des environs et l’un des plus
fins poètes, à la langue aussi aiguisée qu’une cisaille. « J’suis boiteux, certes,
mais attention, qu’j’suis un maître d’la langue », disait-il parfois, avec
son esprit vif et taquin, à ceux qui se moquaient de sa jambe paresseuse. « J’te
donnerai pas la réponse, mais j’te dis qu’la solution, elle est juste sous ton
nez », ajoute Tio Quintino.
« Sous mon nez », répète Nélinho.
Devant lui, Tio Quintino était assis, un verre de « vinho verde » et
un recueil de poésie, posés sur la table.
L’enfant observe,
fronçant les sourcils, répétant la phrase dans sa tête, puis soudain : « J’ai
trouvé ! Sourde et muette, mais qui raconte tout, c’est le livre ! »
« Eurêka ! »
s’écrie le vigneron tout en riant.
Voilà Nélinho, ravi et
soulagé, malgré le sac de cinq kilos de châtaignes sur l’épaule, en route vers
la maison. « N’oublie pas d’l’apporter demain à ta tante Quinhas », lui
rappelle sa mère à son arrivée.
« Oui, mère ! J’vais au mont avec la Bonita
et la Regateira. » Les deux chèvres, qui n’avaient pas pâturé tout leur
saoul aujourd’hui, l’appellent en l’entendant rentrer.
Bonita (la Jolie), une
chèvre galicienne aux jolies cornes tressées caractéristiques de la race, était
dodue et gracieuse. Regateira (l’Espiègle), plus maigrelette et ordinaire, mais
vive et maligne, adorait taquiner Nélinho, qui prenait plaisir à s’occuper
d’elles. Elles avaient faim. « Allez, filons au mont », et ils y
restèrent jusqu’à l’heure du souper.
Après le repas, à la
lueur de l’âtre et d’une chandelle, le petit berger fait ses devoirs de calcul
sur son ardoise, sous l’œil vigilant de son père. « Puisqu’on est dans les
devoirs, as-tu résolu ta devinette ? » demande mon grand-père.
« Oui, père ! »
répond-il avec un sourire énigmatique. « La solution, c’est le livre.»
« Parfait, mon fils !
Maintenant, au lit », ordonne mon grand-père.
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