« Je vous ai préservés de la guerre, mais saurai-je vous préserver de la faim ? »
António de Oliveira Salazar
Mercredi 31 octobre 1945. Après deux années de fortes chaleurs et de sécheresse, le manteau humide de l’automne s’abattait, telle une laine épaisse, sous la forme d’une brume des plus denses, poussée par la bise du nord et glissant des épaules de la Galice, de colline en colline.
Le glas des angelots
avait retenti ce matin encore, à la veille du Jour de Tous les Saints, pour
annoncer le décès poignant d’un nourrisson. Au son du carillon, les anciens du
village traçaient sur leur poitrine un signe de croix ou mimaient la figue,
coinçant leur pouce entre deux doigts, pour conjurer la maudite peste de la
mort, tout en jetant un regard inquiet sur leurs propres petits ou murmurant
cette vieille complainte minhote :
« Qui a des p’tits, a des soucis,
Pas toujours forts, pas toujours sains,
Sauvez nos p’tits bouts chéris,
Ô Notre-Dame des Remèdes ! »
« V’là déjà trois
lunes que ça pousse », soufflait ma grand-mère Belmira, caressant son
ventre où grandissait mon oncle Rogério, conçu en juillet dernier, dans la nuit
où les feux pyrotechniques des Fêtes d’Anha célébraient la fin de la guerre et
le retour de la vie. La dernière-née de la famille était ma tante Alcinda,
venue au monde le 13 avril 1941. Femme de grande foi, mais sujette à l’anxiété,
ma grand-mère voyait dans cette Seconde Guerre mondiale un présage de la fin
des temps. Ce n’était plus l’heure d’amener des âmes en ce monde. Du moins,
jusqu’au 8 mai 1945, lorsque tous les clochers de la péninsule ibérique
sonnèrent la fin du conflit. Malgré l’effroi planétaire causé par la bombe
atomique larguée par les Américains sur le Japon, le Seigneur paraissait disposé
à offrir une nouvelle chance à l’humanité.
Mais le glas de l’église,
annonçant ce nouveau décès, rappelait à tous que la vieille Libitine, la Mort,
rôdait toujours, chevauchant les ombres de la misère, de la maladie et de la
faim. Tous, hormis les plus jeunes, dont le sang bouillonnait d’une tout autre
flamme. Le seul carillon qui vibrait dans leurs veines était celui de la joie
de vivre.
Mon oncle Avelino, âgé de
14 ans, avec son regard espiègle et son éternel sourire, rentre chez son père,
mon grand-père Manuel, une malice en tête.
« Attendez là, les
gars, j’reviens d’un coup ! » lance-t-il à ses amis Zinho, Freitas et
Salgueiro, avant d’ouvrir la porte du jardin.
Sa sœur Odete, 12 ans,
qui donnait à manger aux poules dans la basse-cour aménagée au sous-sol, sous
le plancher de la maison, sursaute en le voyant surgir du brouillard : « Où
qu’t’étais ? L’père t’attend, fais gaffe ! »
« Je jouais à la balle après le boulot, et
alors ? » répond Avelino.
« Toujours la balle ! L’père est rentré
plus tôt de son chantier pour bricoler un nouveau cabinet près de l’étable, et
il a besoin de toi. Nélinho est avec lui, mais il est trop p’tiot pour ça
», explique Odete.
Nélinho, c’est mon père,
Manuel, prénommé comme mon grand-père, alors âgé de 7 ans, surnommé ainsi par
tendresse en accolant le diminutif-affectueux « inho » (prononcez
igno) à la contraction de son prénom « Nél ».
Avelino gratifie sa sœur
d’un sourire malicieux : « Nélinho, y s’débrouille déjà, va ! Dis-moi
plutôt, où qu’il est, le vieux grelot des moutons ? »
« Là, dans le cellier », répond
Odete. « C’est pour quoi faire ? »
« Parle doucement, sœurette, y s’met à
sonner cinq heures et d’mi, le soleil va pas tarder à s’coucher ; et c’est
l’temps parfait pour une procession des défunts.»
Odete, perplexe, n’a pas
le temps de comprendre. Elle n’entend qu’un : « n’dis rien à père ! »
tandis qu’Avelino s’évanouit dans la brume, tout en lançant à ses amis : « Allez,
flanquons une frousse atomique à la bande de Vila Fria ! »
Et les voilà partis,
ranimant une tradition millénaire. En ce temps-là, on croyait encore qu’à cette
période de l’année, les esprits des défunts revenaient visiter les vivants,
dans une procession de onze nuits. Trois mille ans plus tôt, les Celtes
d’Europe, y compris les Galaïques, partageaient cette croyance : les portes du Sid,
l’autre monde, s’ouvraient pendant douze jours. La christianisation avait tenté
de muer cette foi en un culte des Saints, mais ce temps demeurait lié à la
mémoire des ancêtres, à l’entretien des tombes et au souvenir des disparus.
La légende disait aussi
que, durant cette procession, les défunts, une torche ou une chandelle à la
main, s’arrêtaient devant la maison de celui qui devait décéder l’année
suivante, frappant un coup de cloche pour annoncer le funeste présage ou jetant
des pierres sur les toits. Beaucoup en avaient peur, et les jeunes espiègles en
profitaient pour effrayer les plus superstitieux.
Par ce brouillard froid
et humide à en chatouiller les os, presque personne n’irait à la messe
vespérale de 18 heures. De fait tout le monde demeura au chaud, près des
braseros.
Ainsi, Avelino et ses
compères, dissimulés par l’obscurité brumeuse, sillonnent Vila Fria jusqu’à
19h30, armés d’une chandelle et d’un grelot. Les fumerolles au-dessus des toits
accentuaient l'ambiance fantasmagorique.
Huit heures sonnent
l’heure du souper, et, comme le disait mon grand-père : « En retard,
même pas pour le diner ! »
Sauf qu’en rentrant, pris
dans l’excitation des facéties, Zinho, qui portait le grelot d’Avelino, donne
un coup de cloche devant le portail de la maison de mon grand-père. Celui-ci,
avec mon père, fixait une planche pour le nouveau cabinet à la lueur des
chandelles. Ma grand-mère, quant à elle, préparait un « caldo verde »
(une soupe traditionnelle minhote à base de choux) avec sa minutie coutumière,
chantant des cantiques, entourée de ses filles Odete (12 ans), Belmira, dite
Mirinha (10), et Alcinda (4), réchauffées par son affection et la lueur de
l’âtre.
Au son du grelot, ma
grand-mère cesse de chanter, saisie d’effroi, son visage blêmissant comme les
murs chaulés du cimetière.
Avelino entre, le grelot
à la main, un peu penaud. « Ne t’affole pas, mère, c’est moi et les copains
qui avons joué avec le grelot. »
Mon grand-père, l’air
sévère, avec Nélinho à ses côtés, toise Avelino : « T’as fait la Procession
des Défunts, mon fils ? Où es-tu allé flanquer des frousses ? »
« À Vila Fria, père
», répond Avelino.
« Vila Fria ! Viens à table et raconte-nous
ça », ordonne mon grand-père. Autour du « caldo » fumant, Avelino
raconte comment ils ont fait tinter le grelot devant les maisons de quelques «
gredins » de Vila Fria, surtout celle de Carrones, un riche arrogant qui se donne
des airs de maître du bourg. Avelino jubilait encore des cris de frayeur
s’échappant de la demeure, sous les coups de cloche et d’une pluie de graviers
sur le toit.
Ma grand-mère, embarrassée
par ces facéties, sermonne : « Faut pas faire ça ! C’est pas bien,
mon fils ! La frousse, ça peut faire du mal, et ça peut aussi t’attirer un
châtiment !»
Enchaînant, elle demande :
« Qui connaît l’histoire de la femme curieuse ? Manuel, raconte, toi qui sais
si bien narrer. » Mon grand-père, devant la famille attentive, les visages
penchés au-dessus des bols de soupe embaumant l’air, conte cette vieille
légende.
Une femme, trop curieuse,
toujours à l’affût, entendit, en ce même jour de l’année, à minuit, des pas
légers qui semblaient nombreux, dans la rue. En chemise, elle se posta au
guichet. Elle vit une procession silencieuse, jusqu’alors jamais vue de sa vie.
Tous portaient une torche. Cherchant à reconnaître quelqu’un, elle crut voir un
voisin mort des années auparavant. Pour en avoir le cœur net, elle lança alors
: « Hé, compère, prêtez-moi vot’ feu, comme dans l’temps, pour rallumer ma
chandelle qui s’est éteinte ! » Sans un mot, le visage spectral lui tendit
sa torche. À demi stupéfaite, et à moitié endormie, elle la posa machinalement
dans l’âtre. Au matin, elle vit que la torche brûlait encore.
Horrifiée, elle hurla en
découvrant que c’était le bras du défunt. Terrorisée, elle courut se confesser
au curé, qui dit : « C’est le châtiment de la curiosité ; attends onze
jours, la procession repassera, tu rendras alors le bras à ton compère. »
Ainsi fit-elle, guettant à trois heures du matin pour rendre le bras. Mais au
lever du jour, on trouva la femme, décédée à sa fenêtre. Tout le village
murmura : « C’est l’châtiment ! C’est l’châtiment !»
« Mon Dieu ! Par
tous les Saints ! » s’exclame toute la tablée effrayée. Mon grand-père
esquisse un sourire discret.
Pour détendre
l’atmosphère, Avelino interpelle son père : « Et ces nouvelles latrines,
comment qu’elles sont ? Sont-elles pour des gens de haut rang ? »
« Qué qu’c’est ? »
demande Nélinho.
« Une autre histoire, mais celle-là, elle
est plus rigolote », répond mon grand-père : « C’est une farce de
Bocage. »
Manuel Maria Barbosa
l’Hedois du Bocage, poète fulgurant de « l’arcadisme lusitanien »,
mais aussi, dans la légende populaire, un mélange de sage des Lumières, de
philosophe satirique, de moraliste absurde, quintessence du génie portugais,
malgré ses origines françaises. Notre Bocage, un cocktail, ou plutôt un
« caldo » de Socrate, Diogène, Nasreddin Hodja et Voltaire.
« Raconte-la, Avelino,
toi qui la connais bien », demande mon grand-père.
« Dans le temps où
Bocage n’avait pas encore été chassé d’la Cour Royale », commence Avelino,
« le Roi fit venir sa cour pour admirer ses nouveaux cabinets pour gens de
haut rang. » C’étaient des latrines qui nettoyaient le derrière après
usage. Toute la cour s’extasia. Bocage proposa alors que le marquis le plus
huppé les inaugure. Ce marquis, curieux comme pas deux, se prévalu du rang et
de l’âge pour être effectivement le premier à les honorer. « Bien trop
curieux, même », poursuit Avelino. « Après son affaire, l’marquis
sent qu’on lui nettoie l’derrière, et, curieux de voir comment, il se penche,
les fesses tournées vers la Cour Royale, pour zieuter c’qui l’avait frotté.
Mais le serviteur caché dans le sanitaire lui essuie la figure avec le même
papier qu’ses fesses ».
« C’est l’châtiment !
C’est l’châtiment ! » s’écrient-ils, tout en riant, les bols de soupe à la
main, autour de la chaleureuse tablée.
































