Enfin
! Grands dieux enfin ! Au pays des Lumières et des droits humains, le
soutien que nous devons au peuple iranien frémit enfin.
Voilà
des semaines que je me demandais où étaient passés : ma gauche laïque
et humaniste, mon centre libéral, la droite de progrès, les grandes
consciences des plateaux
télés, les valeureux pétitionnaires du journal "Le Monde", les
étudiants du "tous ensemble", les associations "féministes", les
syndicats de la "lutte antifasciste" etc.
Cela se réveille enfin ! Très bien ! En espérant, je l'espère, bientôt, de grandes manifestations de soutien...
«
Nous, gens de lettres, artistes, universitaires, qui n’avons cessé de
revendiquer la liberté pour les femmes, sommes toutes et tous iraniennes
»
Un
collectif d’écrivains et d’intellectuels, parmi lesquels Belinda
Cannone, Mona Ozouf, Michelle Perrot et Sorour Kasmaï, apporte son
soutien à la révolte des femmes
en Iran, et demandent aux pays européens de maintenir les sanctions
internationales.
Collectif
Depuis
la révolution islamique de 1979, les femmes iraniennes ont été l’objet
de la haine d’un régime autoritaire, théocratique et patriarcal qui a
essayé par tous les
moyens de réduire leurs droits civiques et humains, afin de mieux les
refouler à la marge de la société. L’obligation du port du voile
islamique constitua le vecteur principal de la politique discriminatoire
mise en place dès la prise de pouvoir des ayatollahs
en Iran.
Déclaré
bien public, le corps des femmes fut d’emblée nationalisé par le
nouveau pouvoir. Soumises à des règles très strictes conditionnant leur
présence en public, les
femmes, bien que voilées, sont devenues l’objet de tous les regards et
de toutes les convoitises. Le modèle, la forme, la couleur ou encore la
longueur de leur tenue (foulard, manteau, tchador, pantalon, bas,
chaussettes) enflammèrent les esprits et provoquèrent
de nombreux débats au sein de la société fortement masculinisée de
l’Iran postrévolutionnaire. Les années de guerre contre l’Irak en firent
à leur tour un thème récurrent de la propagande officielle et de la
littérature dite de « défense sacrée »contre l’agression
de l’« Ennemi mécréant ».
Un
code de conduite en public, que tout un chacun pouvait rappeler à tout
moment aux Iraniennes en arguant de l’honneur, de la religion et même du
patriotisme, stigmatisait
les femmes et soumettait leurs moindres faits et gestes à la
surveillance générale de l’autre moitié de la population. « Les
patrouilles de l’orientation islamique » sévissant ces jours-ci dans les
rues des villes iraniennes en sont l’illustration pratique.
Contourner les lois misogynes
Des
slogans tels que « Ma sœur, ton voile est plus valeureux que le sang
des martyrs », des fresques monumentales faisant de la femme voilée le
rempart des combattants
au front, des chants révolutionnaires rappelant le rôle de la mère et
de l’épouse auprès des héros de la guerre ont marqué de leur esthétique
l’espace public de ces années-là. Le hidjab est devenu un thème de
propagande, son traitement littéraire dans la fiction
fut surveillé de près par la censure. L’amour, le baiser, les cheveux,
les lèvres, le corps féminin, le contact physique entre homme et femme
et de nombreux autres thèmes furent prohibés. Combien de romans n’ont
pas pu voir le jour à cause de ces purges langagières
? Combien de poèmes ont été abandonnés à la poussière des tiroirs?
Toutes
sortes de mesures ont érigé des barrières infranchissables à bien des
carrières féminines, depuis l’interdiction du chant et de la danse
jusqu’à l’impossibilité
d’accéder aux postes à responsabilités (ministres, magistrates, etc.).
En quarante-trois ans de règne, la République islamique a abusé de tous
les moyens et a tout mis en œuvre pour réduire les femmes iraniennes à
leurs rôles de mère et d’épouse. Cependant,
celles-ci n’ont jamais baissé la tête face à cette politique
discriminatoire. Avides d’instruction, d’indépendance et de créativité,
elles n’ont cessé de contourner les lois misogynes en vigueur, d’en
repousser constamment les limites et de défier leur application.
Le voile, l’oppression patriarcale
Aujourd’hui,
malgré une répression féroce, la jeunesse iranienne exprime son refus
de vivre selon des préceptes vieux de 1 400 ans. Le régime islamique n’a
plus aucune
emprise sur cette génération qui aspire à vivre librement ou, tout
simplement, « une vie banale », comme le formule si bien la chanson
Barayé. Les jeunes Mahsa Amini, Nika Shakarami, Hadis Najafi, Sarina
Esmaïlzadeh et toutes les victimes de ces derniers jours
ont, hélas, recouvré leur identité et leur liberté dans la mort. Leurs
images et leurs voix font désormais le tour de la planète.
Ni
la diplomatie des démocraties occidentales, focalisées sur le danger du
nucléaire, ni les nouvelles théories obscurantistes prônées par une
partie de leurs intellectuels
et universitaires n’ont permis de prendre la mesure de l’infamie dont
ont été victimes les femmes et, à travers elles, toute la société
iranienne.
Justifié
par l’idée implicite que la soumission de la femme serait inhérente à
la culture musulmane, le hidjab s’est vu soudain glorifié en Occident
comme « symbole d’identité
culturelle » ou de résistance au « patriarcat postcolonial ». Or les
images de la révolution en cours témoignent exactement du contraire : le
voile est, au pays des mollahs comme partout, le symbole de
l’oppression patriarcale qui affirme que le corps de la
femme est impur et coupable, et c’est à ce titre que les Iraniennes le
rejettent.
Une révolution contre le régime
Un
fossé béant sépare désormais la culture imposée par les autorités de la
République islamique de celle de la population majoritairement jeune du
pays. Les manifestantes
des rues construisent à leur guise leur identité complexe de femme et
d’Iranienne. Elles récupèrent, sous les applaudissements du public et de
leurs compagnons de lutte, le droit primordial à disposer de leur
corps. Elles ne réclament plus l’abolition du voile
obligatoire, elles l’ont d’ores et déjà aboli. Danses et chants autour
du feu célèbrent une révolution contre le régime islamique qui s’est
opérée dans les esprits bien avant qu’elle ne se produise dans la rue.
C’est
la raison pour laquelle nous, gens de lettres, artistes,
universitaires, qui n’avons cessé de revendiquer la liberté pour les
femmes, sommes aujourd’hui particulièrement
sensibles au combat vital des jeunes Iraniennes pour leur avenir, mais
aussi pour le nôtre et celui de toutes les femmes ; nous sommes toutes
et tous iraniennes. Nous demandons au gouvernement français et à l’Union
européenne de maintenir les sanctions internationales
contre le régime, et d’empêcher l’exécution des prisonniers politiques.
Souscrivant au cri de « Femme, Vie, Liberté », nous prenons
l’engagement solennel de porter la voix des Iraniennes en France et
ailleurs.
Premiers signataires :
Jean-Christophe Bailly, écrivain ;
Jean-Luc Barré, écrivain, directeur des éditions Bouquins ;
Belinda Cannone, écrivaine ;
Sorour Kasmaï, écrivaine et éditrice ;
Ariane Mnouchkine, metteuse en scène ;
Françoise Nyssen, présidente du directoire des éditions Actes Sud ;
Mona Ozouf, écrivaine et historienne ;
Muriel Pénicaud, ancienne ministre ;
Michelle Perrot, écrivaine et historienne ;
Leïla Slimani, écrivaine.