mercredi 19 août 2020

Chroniques de Guerre Sanitaire (8/9) : les raisons de la colère

 «Macron nous a dit deux gros mois» 

Comtesse de Contrepet

(Après le  "Chapitre 1 - ça commençait pourtant bien" ... le "Chapitre 2 - Les Roses du Rhin"... le "Chapitre 3 - ça part en cacahuète"... le  "Chapitre 4 - tout est devenu flou"... le "Chapitre 5 - la comédie des pouvoirs"...  le "chapitre 6 - quand les masques tombent"... le "chapitre 7 - autogestion"... voici l'avant-dernier chapitre de votre feuilleton sanitaire estival ) 

 

Nous voici le dimanche 19 avril. Il est trois heures du matin. Pas moyen de trouver le sommeil. Je sens même comme une brûlure acide dans la gorge. « Bah ça alors ! Je fais du reflux gastrique maintenant ! Portenawak ! ». Bien qu’agacé par cela, je me lève tout doucement en espérant ne pas réveiller ma Douce qui a elle aussi le sommeil léger ces jours-ci. Pas de chance. Elle se retourne vers moi et me demande « où vas-tu ? ».

Pris dans la torpeur brumeuse de la nuit, et la brûlure dans l’œsophage, j’éructe un truc stupide. « J’aurais bien besoin d’une petite pipe mais comme t’es trop fatiguée pour me sucer,  je vais me branler dans le salon, ça me détendra peut-être ». Interloquée, entre surprise et sommeil, elle me jette un « quoi ?! » comme on jette un oreiller au visage d’un malotru. Les idées un peu moins acides, je lui réponds « je plaisante mon Amour! Je n’arrive pas à dormir ; et plutôt que de tourner dans le lit comme toupie, je m’en vais lire un peu dans le salon ».

Je l’embrasse sur le cou et j’embarque avec moi « Pulsions », l’excellent roman graphique de Kyan Khojandi. J’ouvre le premier chapitre. Voilà qui tombe à point nommé. Il traite de la masturbation masculine. Après deux chapitres, je finis par m’assoupir et reviens me coucher auprès de ma Belle.

Cela fait deux semaines que j’ai du mal à dormir.  Trouble qui s’accentue depuis le 13 avril, date à laquelle le Président de la république a annoncé, encore une fois, au conditionnel, la date du 11 mai comme horizon prévisionnel du déconfinement. « Horizon » le bien nommé. « Horizon : ligne imaginaire qui s’éloigne à mesure que l’on s’en approche ».

Il faut dire que le discours présidentiel, bien qu’assommant, était à dormir debout. Pour sûr il était joli. Toutes les figures de style libres et imposées y étaient : un semblant d'humilité, de la pommade, un horizon de sortie de crise, du réalisme mâtiné de mensonges, notamment sur les tests, qui seraient inutiles à grande échelle, soit le même baratin que pour les masques, baratin servant à masquer la pénurie de tests ; mais également des perspectives un brin positives. 

Très joli  jusqu'au moment où je me réveille de la séance d’hypnose collective et que je réalise que nous venons de prendre un mois de taule supplémentaire, des milliers de morts, et quelques dizaines de milliards de dette en plus, parce que les petits génies du gouvernement n'ont ni commandé ni fait produire le nécessaire à temps ; parce que la fine équipe qui gère la crise comme dans un pays sous-développé, a trois bons mois de réactivité de retard.

 

Et me voilà fulminant dans le salon « Par la malepeste ! Ce n'est plus un gouvernement ! C’est un interminable accident industriel ! Et après ça, de tels visionnaires, osent conclure leurs discours d'un : "dans les prochaines semaines, je tâcherai de dessiner le chemin vers un projet français fait de jours heureux". Mazette ! Chapeau l'artiste ! Y a pas à dire, le pouvoir est une drogue aussi néfaste moralement que mentalement. Elle vous  fait planer si haut que non seulement elle vous déconnecte des réalités d'en bas mais aussi des vôtres. Les gars, ils ont beau avoir merdé sur toute la ligne, avoir démontré leur incapacité à gérer le naufrage actuel, ils n'en continuent pas moins de se voir comme des phares, persistent à croire qu'ils peuvent nous dessiner des caps vers des horizons merveilleux. La vache ! Je vous en foutrais des dessins moi ! Tiens ! Si au moins ils autorisaient l'ouverture des commerces de loisirs créatifs, sans oublier les jardineries, nous pourrions occuper nos journées, justement à dessiner par nous-mêmes, et surtout à fleurir un peu les horizons de nos fenêtres et balcons. Nous en avons grandement besoin ! ». Fin du monologue purgatif.

 

Pour en revenir à mes insomnies, les troubles du sommeil sont rares chez moi. Je dors comme un bébé. Les dernières atteintes à cette paix hypnique, ont eu lieu, pour des raisons évidentes, pendant les quelques mois qui ont suivi la naissance de mes bébés. Surtout du deuxième. Ses allergies alimentaires et les douleurs dont il était victime jour et nuit, nous ont empêché de dormir, lui, sa mère, et moi, plus de 30 minutes d’affilée, pendant plus de six mois. Je me rappelle encore, être allé travailler avec des vertiges de fatigue à assommer un skipper du Trophée Jules Vernes. Six mois de 50e rugissants produits par les hurlements de douleur de mon fils, à voguer dans le brouillard le plus complet, sans halte ni repos, déchiré par l’impuissance et la culpabilité de ne pas pouvoir soulager sa peine, jusqu’à ce qu’un diagnostic correctement posé nous permette enfin d’entrevoir une escale hospitalière. J’ai totalement revu, après ça, la notion d’aventure humaine. L’ultime grande aventure est indéniablement la parentalité. Elle nous pousse souvent à tester notre stabilité, en dérobant sous nos pieds, aussi bien le sol que les flots.

Parentalité qui n’est pas sans lien avec mes agrypnies actuelles. Mes enfants me manquent de plus en plus. Ne pas pouvoir les voir me sape le moral chaque jour un peu plus.

Mais ce n’est pas tout. Certains troubles de la sexualité sont également à mettre au rayon nouveautés physiologiques. Je vois que j’ai toute votre attention.

D’ordinaire, je n’éjacule pas systématiquement. Non pas du fait d’une quelconque infirmité. Je tiens cette habitude de ma découverte, dans ma curieuse et asiatique jeunesse, du tantrisme, du taoïsme sexuel et d’autres chinoiseries rigolotes. Le contrôle du périnée permet de jouir sans jaillir. L’avantage premier qu’offre le fait de ne pas péter le bouchon de mousseux à chaque manipulation du récipient, est que tu n’as pas à attendre de recharger ton canon pneumatique pour pouvoir t’en resservir. Du coup, si j’ose dire, mon sextoy est toujours au garde-à-vous lorsque l’envie nous prend.

Or, depuis quelques semaines, le besoin de goupillonner prend le dessus. Comme si cela me servait à libérer des tensions. Le « coitus more ferarum » ayant de son côté pris tout son sens primal. Ce n’est pas que ce soit désagréable mais comme j’ai toujours préféré l’envie au besoin, cette nécessité d’avoir les couilles aussi vides que celles d’un acteur porno à la retraite, commence à me courir sur le haricot.

Et ce n’est qu’un début. Dix jours de montée en tension démarrent cette nuit-là.

En fin de matinée de ce 19 avril, après m’avoir laissé me reposer, ma Douce me réveille tendrement, le parfum de ses cheveux précédant la douceur de ses lèvres. Sensations gâchées quelques minutes plus tard, par les premières effluves de shit des voisins d’à côté et les premières vociférations de Juju-la-sale-gosse : « Mais Ferme Ta Gueule et Sors-De-Ma-Chambre ! ».

Vociférations qu’elle poursuivra de plus belle au déjeuner en pourrissant ses parents parce qu’ils refusent de lui offrir un chien. « Mais tu as déjà un lapin et un chat, pas toujours compatibles ; je crains qu’un chien en plus ne complique la cohabitation de l’ensemble » lui dit son père. Juju-la-Banshee, prend son assiette, se lève de table, rouge de rage, tout en hurlant « c’est toujours comme ça ! On ne me fait jamais plaisir ici ! ». « Cette mioche c’est le ‘Cri de Munch’ » me dis-je. Les parents de Juju se regardent impuissants. « Ils sont au bout de leur vie » soulignent Titou et Chacha.

Nous assistons à la scène en petit-déjeunant. Après celle-ci, nous allons faire des courses au Monoprix de La Fourche pour nous détendre un peu. Pas de chance, ma Chérie voit rouge, ou plutôt, à défaut de rouge, elle est verte, et broie du noir faute de pouvoir en boire : « M’enfin ! Je ne trouve plus mon pif ! » Ne comprenant pas tout de suite, je lui demande si elle n’a plus d’odorat, l’un des symptômes du coronavirus. « Mais non ! Où est passé mon bon petit Pinot-Noir ? Il n’y a plus rien en rayon ! Les pochtrons du quartier ont fait une razzia sur le pinard ! Il n’y a même plus de Pouilly !  »

Ma réponse, décidément un tantinet maladroite, n’arrange pas son désarroi « je t’avais bien dit d’en prendre quand il y en avait et de faire des petits stocks ».

« Voilà une remarque qui me fait une belle jambe ! Avec tout le boulot que je vais avoir cette semaine, mon petit verre du soir, aurait été bien réconfortant » répond-elle toute désappointé. Entendant la voix de Juju-la-harpie résonner dans ma tête, « je ferme ma gueule » et je lui fais un bisou.

Au retour, dans l’espoir de compenser un peu, nous sirotons une petite bière sur le balcon aux sons du quartier. Le chant des oiseaux est aujourd’hui couvert par les pépiements des poussins humains. Ca piaille joyeusement de partout.

Les bouts-de-choux font des allers-retours en trottinette dans la rue livrée à leurs jeux. Notre tranchée d’immeubles se trouve ainsi égayée de leurs éclats de rire. Un peu plus loin d’autres jeunes font une partie de badminton.

Les minots de l’appartement du dessous s’en donnent à cœur joie, également, pris qu’ils sont dans une intense partie de jeux-vidéo. Ils sont choux eux-aussi. Leurs parents, un couple de Marocains, font partie des voisins les plus agréables de l’immeuble. Leurs enfants, deux jeunes adolescents, sont aussi polis que souriants ; vifs mais discrets ; recadrés tranquillement mais immédiatement par leurs parents à la moindre incartade. Je crois que la pire invective que j’ai entendu lors de leurs parties vidéoludiques a été « tricheur ! ». Je les trouve même, parfois, un peu trop calmes pour de jeunes garçons, les soupçonnant, dans mes délires au quinzième-degré, de travailler leur capacités de taqîya afin d’infiltrer et porter au plus haut de l’Etat le coup fatal d’un quelconque complot djihadiste.

Rien à dire ! Les gosses ne manquent pas mais les pires pestes de la rue sont certainement les filles Quadrachiants. Juju marquera d’ailleurs sa présence en gueulant régulièrement dans la soirée.

Un peu plus tard, ce sera la jeune occupante d’une ancienne chambre de bonne, située au-dessus de l’appartement des Quadrachiants, qui donnera de la voix avec son copain. Une vingtaine d’années, plutôt grande, brune, pas vilaine mais l’air truffe, occupant ce studio depuis le début de l’année 2020. On la remarque surtout du fait qu’elle aime téter sa clope à la fenêtre en petite culotte. Ce soir du 19 avril, elle fume d’ailleurs en petite tenue, avec son copain, lui aussi en slip. Celui-ci passe chez elle de temps en temps, y compris pendant le confinement. Ce soir, ils regardent longuement le soleil se coucher sur les toits de Paris. Le spectacle est en effet des plus jolis. Je parle du coucher de soleil et non de son mec en slip. Il a beau ne pas être vilain, lui aussi, son cache-sexe échancré lui donne une allure ridicule.

Beauté du spectacle, ou pas, vers 23h30 ils s’enguirlandent. Elle lui dit « j’en ai marre, tu passes tout ton temps à me rabaisser ! ». Il lui répond « c’est toujours la même chose avec toi ; si on ne te répète pas vingt fois par jour que tu es la plus belle ou la plus géniale, tu nous pète une crise ».

Surprise dans sa somnolence par ces éclats de voix, et après avoir relevé un peu la tête, ma femme la repose sur mon torse. Tout en continuant de lui caresser les cheveux et le dos, je me dis « ah ça! J’avais bien senti que cette jeune femme aimait attirer l’attention ».

Le lundi pointe le bout de son nez et nous ne verrons plus le jeune-homme en kangourou de tout le restant de la semaine.

Au matin, je prends mon café devant les infos.

J’apprends que l’Allemagne commence à déconfiner le peu qu’elle avait confiné. Apparemment, la seule pénurie qu’elle subit est celle de malades. Je ris jaune.

Pendant ce temps-là, chez nous, la classe politique parle de « pacte républicain ». Je maugrée dans ma barbe « en général, quand la classe politique se met à parler de pacte républicain c’est qu’elle commence à avoir peur que les fourches s’approchent de ses fesses bien dodues ».

Une maxime de Sun Tzu me vient à l’esprit : « La guerre est semblable au feu, lorsqu’elle se prolonge, elle met en péril ceux qui l’on provoquée ». Nos politicards doivent commencer à sentir le péril en leur demeure. Ce qui ne les empêche pas de continuer de se regarder le nombril ou de se tripoter la nouille. Constat qui me fait venir en tête, une autre maxime martiale, celle que l’on peut lire dans « Hagakure » le recueil japonais de sagesse samouraï : « pour connaitre nos insuffisances, regardons ce que font les hommes de talent, mais peu d’entre nous agissent ainsi ; nous préférons admirer nos propres réalisation et passer notre temps à nous justifier » Moine Kônan. 

Puis, toujours aux infos, d’autres abordent la nécessité de lever un impôt Coronavirus. Je marmonne encore, « mais oui! Mais bien sûr! Après la Covid-19 passons au Covid-T-poches! Le meilleur moyen de redresser le pays est certainement d’appliquer une petite saignée en même temps que la perfusion! Bravo les Docteur Knock!». La plupart des membres du gouvernement indiquent qu’ils n’envisagent pas cette option-là. Ils privilégient le remboursement de la dette par la croissance, ce qui est un sacré pari. Toutefois, comme je ne crois plus grande chose de ce qu’ils annoncent, je conclue mon marmonnage avec cette sentence de mon Benjamin Franklin chéri « en ce monde rien n'est certain, à part la mort et les taxes », ainsi que par le titre latin de ces chroniques ‘Vae Victis in Virum’, ‘Malheur aux vaincus par le virus’.

Ma femme est, de son côté, déjà aux prises avec les premières galères télématiques de sa journée. Je pars de mon côté labourer le terrain de mon champs professionnel. Je la retrouve le soir, sans son petit verre de rouge à la main, et toute tendue.

Le lendemain, rebelote. Je suis en télétravail, et j’entends depuis la chambre qui me sert de poste productif, ma femme qui rouspète une bonne partie de la journée : soit devant son écran, soit à la visioconférence de 11 heures ou à la confetél de 17 heures. Elle n’est pas la seule. Depuis les haut-parleurs de son ordinateur, j’entends tous ses collègues qui pestent à qui mieux mieux. En face, Juju-la-hurleuse bat des records de crises de nerfs. Et à 18 heures, c’est notre Titou qui craque. L’un de ces profs, de ceux qui ne donnent signe de vie que pour bombarder les élèves de devoirs, vient de leur envoyer par mail toute une myriade d’exercices à faire pour le lendemain même heure. « Mais j’ai déjà plein d’exos dans d’autres matières pour demain, moi ; comment je vais faire ? ».

Bon ! D’un côté, elle n’a pas tort. Après s’être retrouvés en PLS (posture latérale de sécurité, indiquée lors d’un malaise, et devenue depuis peu une expression courante pour souligner le désarroi) par l’annonce du confinement et l’apprentissage électronique que cela impliquerait ; face à la reprise qui s’annonce, pas mal de profs se réveillent et se mettent à pilonner les gamins de devoirs, sans concertation ou en se croyant le seul prof de la classe. De l’autre côté, comme pas mal d’élèves, notre Titou décroche un peu. Au téléphone, ma fille m’avoue également avoir pris pas mal de retard dans certaines matières.  Les premières semaines de confinement se sont traduites pas deux heures de boulot scolaire par jour et dix heures de Netflix. Avec la pression qui remonte d’un coup, leur fragile tuyauterie, mise sous tension par l’enfermement, explose. C’est ce qui se passera le lendemain.

Ce mercredi matin, Titou n’a pas trop envie de s’attaquer à l’Everest d’exercices qui l’attend. Elle se dit qu’elle passerait bien la matinée à dessiner et lance une série d’impressions de personnages manga qu’elle veut reproduire. L’imprimante est dans la chambre. Tout en travaillant sur mon écran, je vois la machine débiter des portraits de Naruto. Soudain, retentit l’alarme de défaut de cartouche d’encre. « Ouille ! » Titou entre dans la chambre pour prendre discrètement le jeu de feuilles et constate le plantage. « Oups ! » Ma femme qui vient de lancer elle aussi une impression et qui fait le même constat beugue, se reboote, puis lâche « c’est pas vraiment des devoirs, ça, mais surtout, comment vais-je faire pour imprimer les tableaux que je dois sortir cette après-midi ? ». La tension monte.

Je me propose d’aller acheter une cartouche dans l’une des superettes du coin. J’en trouve une, en effet. En faisant la queue à la caisse, je remarque une personne qui discute avec le gérant du magasin. Un brassard indiquant « Inspection du Travail » me donne la fonction de cette personne. Je pense à ce que mon cousin m’avait dit au début du confinement et me dis que finalement un certain nombre d’entre eux a pu remplir leurs taches. Cet agent mesure la distance entre les clients et le caissier, vérifie la mise à disposition de masques, de plexiglas de protection et de gel hydroalcoolique aux postes de caisses. Je remarque dans les yeux du personnel une forme de soulagement. Dans le regard, certes un peu plus tendu du gérant, se trouve également la satisfaction de ne pas se retrouver livré en solitaire à la règlementation. L’échange est tout à fait courtois malgré l’aspect directif et pressant des questions de l’agent d’Inspection. Une cliente âgée, derrière moi, qui a fini par lire, elle aussi, l’indication sur le brassard, interpelle l’agent et lui dit « Ah ! Vous êtes de l’Inspection du travail ! Ça fait du bien de vous voir ! J’avais fini par me demander si vous existiez encore ». L’agent, au visage partiellement dissimulé par son masque chirurgical, sourit du regard à la vieille dame.

Je rentre avec la cartouche. Je trouve ma femme en train de motiver notre Titou, et de l’aider à s’organiser afin qu’elle puisse effectuer le travail demandé. Titou repart dans sa chambre, peu heureuse mais en ordre de bataille. « C’est nous les parents, qui devrions avoir droit à la prime de 1000 balles, pas les profs! Non seulement on se tape notre boulot mais également le leur! Merci pour la cartouche d’encre mon Amour ! » Conclue ma Chérie avant de s’attaquer aux messages qui pendant ce temps-là se sont accumulés comme briques en chute désordonnée dans le vieux jeu « Tétris ».

Le jeudi et le vendredi, ce sera pareil. Titou qui doit finir chez sa mère son horloge anglaise cartonnée, pour pouvoir partir avec, le lendemain chez son père, et la déposer sous enveloppe, la semaine prochaine, dans la boite aux lettres du collège, bâcle son exercice. La pression remonte. Sa mère a beau lui expliquer que les élèves sont évalués pendant le confinement sur leur implication, elle ne voit pas l’intérêt de finasser. Comment lui en vouloir. Je m’en mêle en expliquant sur le ton de l’humour que « les profs sont d’anciens fayots qui aiment les fayots, donc si tu veux les avoir à la bonne, n’oublie pas de fayotter ce qu’il faut ». Ma Titou rigole et décide d’agrémenter son « horloge bidon en carton aux attaches parisiennes » avec des gommettes anglaises et d’autres décorations. « Mission Accomplished ! ».

Il est 18 heures. Ma femme manifeste une énième fois son ras-le-bol du télétravail. « Marre d’être enfermée ! D’avoir mal au dos, aux épaules et à la nuque ! Je veux retrouver mon poste ergonomique ! Je veux voir mes copines du boulot ! Je veux rigoler le midi au resto d’entreprise avec elles ! »

Titou qui passe par là plussoit, « moi aussi, je veux revoir mes potes ».  

Je zappe vers 18H30 sur les chaines d’info en continu. Pas de débat contradictoire ce soir ; que du blabla. Je manifeste pour la énième fois mon agacement devant ces bavards institutionnels. D’aucuns me sortent carrément par les yeux :

·     La Françoise Degois, aussi pénible à regarder avec son nez de singe nasique, qu’à écouter avec ses brèves de comptoir socialiste, qui vantait fin février la merveilleuse organisation jacobine à la française, pérore aujourd’hui sur le monde d’après, en souhaitant une organisation jacobine mondiale à la française.

·     Ou encore l’immonde Daniel Cohn-Bendit.  Il y a quelque chose de tout bonnement insupportable d’assister à la moindre leçon de morale de cet ancien pédomane, qui non seulement ne s’est jamais repenti de ses turpitudes passées, mais pire, s’est contenté de les justifier, en 2001, par l’air du temps sexuel propre à l’époque d’alors, comme si tout le monde avait pataugé dans la même fange que ce porc. « Mais virez moi cette merde immonde de l’écran, bordel ! ». Je zappe ce Détritus #TuHorsDeMaVue.

Plus généralement je repense à cette vanne autodérisoire qu’un vieux pote Béninois adressait à ses congénères. Kodjo avait l’habitude de dire « je crois que pour que l’Afrique avance, il serait bon que l’on y interdise la danse pendant une génération ou deux ». J’y pense parce que je me dis que pour que mon pays avance, pour qu’il sorte enfin de la description qu’en faisait Jules César, il serait peut-être bon que l’on interdise aux plus verbeux des Gaulois, les débats d’oisifs oiseux à la télévision pendant deux ou trois générations.

Pendant que je finis de zapper en bougonnant, Chacha l’ainée, impériale comme à son accoutumée, finit d’exécuter son travail scolaire, sans un bruit, allongée à la romaine dans son lit. Une vrai ninja, furtive au possible. On l’avait presque oublié jusqu’au moment où on l’entend rire. « Les gens sont vraiment bêtes ma parole ! ». Elle conclue sa journée de travail scolaire en regardant les bêtisiers du jour sur Instagram ; scénettes qu’elle partagera avec nous après le repas.

Encore une journée tendue de passée. Et surtout un repas de plus sans verre de vin pour ma Chérie. Pendant que les filles se détendent dans leur chambre devant leurs écrans, ma femme a opté pour un bain. Sur le canapé, je me dis « j’espère que le rayon pif sera approvisionné demain ». En levant la tête par la baie vitrée du salon donnant sur le balcon, je remarque que la jeune étudiante d’en face, danse langoureusement, en lingerie, à la fenêtre.

Elle a visiblement fixé son téléphone sur l’un des ouvrants, et tout en profitant de la lumière tombante pour habiller sa pavane, elle se fait un TikTok. Il s’agit de l’une des récentes applications mobiles à la mode. Grâce à des filtres et des effets vidéo, chacun et chacune peut produire des vidéos sympas sur fond musical. Elle n’a décidément pas l’air bien futée. Sa gestuelle est ridiculement maniérée, mais elle n’est pas désagréable à regarder. Je remarque toutefois que la forme de ses fesses a quelque chose de masculin.

Au moment où je me dis qu’elle doit faire cette vidéo à destination de son homme-slip, dans l’espoir qu’il vienne ce weekend, ma femme entre en peignoir dans le salon, et remarquant où mon regard se perd, m’assène, sans le moindre coup de semonce, avec ce regard bleu acier qu’elle réserve aux confrontations armées « t’as envie de la rejoindre c’est ça ? ».

Un soupire me prend, en même temps que le constat que son bain ne l’a pas totalement détendue. Ce vendredi 24 avril a beau être la Saint Fidèle, je sens que je ne vais pas être pour autant à la fête.

Je lui réponds un truc qui se veut plus fin que la nuit du 19 avril : « les yeux sont faits pour regarder ; toutefois, regarder n’est pas admirer ; admirer n’est pas désirer ; et désirer n’est pas encore convoiter ; nous sommes tous riches de nos différents filtres ; et comme je tiendrai toujours à demeurer le plus complet possible ; ce n’est pas près de changer ; comprenne qui pourra ».  

Elle a beau me connaitre, elle me regarde peu convaincue. Mon ton un peu agacé doit y être pour quelque chose. A moins que ce ne soit cette peur instinctive chez la femme d’âge mûr, d’être abandonnée par son homme, en pleine crise du milieu de vie, pour la première jeune gourgandine venue. Il est vrai que les zizis de mon âge peuvent se montrer aussi débiles que le moquait Pierre Desproges : « ce n’est pas parce que l’homme est assoiffé d’amour qu’il doit se jeter sur la première gourde venue ».

N’étant pas en état, de plaisanter ou d’argumenter, et ayant surtout pris sa scène comme une gifle, je me lève et je m’en vais chier.

Sur le trône, je me dis que pour connaitre les femmes comme si l’une d’entre elles m’avait fait, je suis certain de toute façon, que la péronnelle d’en face doit jalouser le cul de ma femme ainsi que son allure à faire tourner la tête à bien de jeunes hommes. Elle aurait bien raison de toute façon. Le cul de ma femme est bien plus bandant que le sien. Et je ne dis pas ça parce que c’est le cul de la femme dont je suis follement amoureux.

Après un gros caca, une bonne douche et quelques minutes à sécher à la fraiche sur le balcon, nous nous retrouvons, un peu en froid, un peu désolés, mais avec cette irrépressible envie de nous serrer l’un contre l’autre.

« Dans le naufrage de tout, la tendresse reste à flot » me chuchote à l’oreille Victor Hugo.

Nous nous réveillons ce samedi 25 avril comme nous aimons tant le faire, enlacés. Je me rappelle au réveil que je devais passer chez mon père. J’y vais après que nous ayons réussi à faire quelques courses, parvenant au passage à dégotter deux bonnes bouteilles de rouge. J’y vais en même temps que ma femme part déposer ses filles chez leur paternel. Nous nous engouffrons tous dans le métro, les filles lestées de leurs sacs chargés d’affaires scolaires et autres. Parmi celles-ci, le fameux Big Ben en carton.

Après nous être séparés à la station Saint Lazare, je poursuis mon chemin sur la ligne 13. Quatre faits sont à noter lors de ce trajet :

·     La fréquentation de la ligne est moins monochrome ; il y a plus de Blancs que d’habitude ; il y a plus d’usagers tout simplement, signe d’une forme de reprise.

·     Je n’ai toujours pas croisé le moindre policier ou contrôleur dans le métro chargé de vérifier nos attestations de circulation, ce qui en fait décidemment l’un des derniers espaces de liberté. Si je pensais, un jour, dire cela de la ligne 13.

·     Pour preuve de cela, je croise une nouvelle fois, Florian, le jeune mendiant qui écume la ligne.

·     Ayè ! J’ai failli tuer mon premier moustique de l’année sur la ligne 13. La présence de ce  fléau marque en général l’installation des beaux jours. Là j’avoue avoir été un peu surpris. Au moment où elle s’est posée sur mon bras, allez savoir pourquoi, j’ai pensé à cette vilaine fouine d’Aymeric Caron. Mais si ! Rappelez-vous l’hurluberlu « antispéciste », qui expliquait  récemment, qu’il nous fallait nous mettre dans la peau des femelles moustiques qui nous piquent, parce qu’elles « portent en elle l’angoisse de la perpétuation de leur espèce ». Je ne sais pas si ce genre d’argument d’agité du bocal conceptuel est susceptible de convaincre les millions de victimes humaines des maladies véhiculées par ce parasite volant. En tout cas, ce moustique doit la vie à Aymeric. Au moment où l’autre débile me sort de l’esprit, la piqueuse en question s’est déjà bien gorgée de mon sang. Or moi aussi j’ai des principes à la con comme Caron. A partir du moment où un moustique a pris mon sang, il devient de mon sang, or on ne tue pas les gens de son sang. Non, je déconne ! Au moment où je m’apprête à abattre ma main sur cette pompeuse, repue, cette salope s’envole. Vive Saint Aymeric, le saint patron des parasites volants et rampants. The Lord of the Bugs !

Une fois arrivé chez mon père, je constate qu’il va bien lui aussi. Comme tout le monde autour de moi, il rouspète. Pendant que je fais le ménage chez lui, il m’explique qu’il en a « plein le cul de la covid ». Je vous le réécris avec l’accent portugais. Vous allez voir que c’est plus chantant. « Lou couvid par-ci ! Lou couvid par-là ! Lou couvid partout ! J’en ai plein lou coul dou couvid ».

Il m’explique que les informatées le rendent malade. Même pas un match de football à la télé ou à la radio pour penser à autre chose. En y pensant, il est vrai que les responsables sportifs auraient pu maintenir les matchs de football et autres, au moins à huit-clos. Ces sports de compétition ont des effets cathartiques et défouloirs non négligeables pour toute une partie de la population. De plus, mon père en a ras-le-bol du petit clapotis des banalités inutiles débitées à la télévision. Comme un automatisme familial, il place l’un des mantras du clan. « Ton grand père avait pour habitude de dire qu’il y a deux grands types d’individus, ceux qui parlent plus qu’ils ne font, et ceux qui font plus qu’ils ne parlent ; là j’ai l’impression que c’est la première catégorie qui dirige ce pays ». Je suis bien d’accord avec lui.

Quelques heures plus tard, je retrouve ma délicieuse femme, souriante, un verre de rouge à la main. Je l’accompagne avec une bière portugaise, histoire de conclure le thème du jour.

Nous passons, une soirée tranquille à nous dorloter. Pas de quoi faire passer, cependant, le mal de crâne carabiné qui me tenaille la tête, ou les douleurs musculaires et tendineuses qui font parfois grimacer ma Chérie. Je souffre en silence et elle aussi.

Le silence est rompu vers 23 heures par des voix qui résonnent dans la rue. Ce n’est ni celle de Juju, ni celle de l’étudiante du dessus. Nous avons du mal à en déterminer l’origine jusqu’à ce qu’elles s’approchent de notre immeuble. « Bah ça alors ! Voilà du totalement inédit ! » me dis-je. En guise de dernière surprise du jour, deux nécessiteux mendient à tue-tête de rue en rue. Des gens ouvrent leurs fenêtres et leur tendent  ou jettent des piécettes. On les entend remercier les uns et les autres. « C’est vrai! Comment faire autrement? Putain de misère! Saleté de guerre sanitaire ! » me dis-je encore.

Cette image me tambourinera les tempes une bonne partie de la nuit, et me poursuivra une partie de cette journée de dimanche, au cours de la lecture du livre que j’ai commencé hier dans le métro en me rendant chez mon père.

Il s’agit du « Je brûle Paris » de Bruno Jasienski, de la  littérature apocalyptico-bolchévique ne manquant pas de poésie et assez en phase avec ce confinement. Paris, une crise économique, des espoirs contrariés, une épidémie, suivie d’une myriade de tentatives révolutionnaires. Et un jeune auteur qui passera tragiquement de ses douces et naïves rêveries communistes au glaçant cauchemar stalinien, soit, en somme, du socialisme rêvé au socialisme réel.

Alors que je lis, je remarque que je suis souvent obligé de revenir sur les paragraphes déjà parcourus. J’ai du mal à me concentrer. Je perds le fil. Je me rends compte que j’absorbe mal. Que plus globalement, j’absorbe de moins en moins ce que je lis, ce qu’on me dit, ce que je vois.

Pour me connaitre assez bien, c’est le signe que je suis fatigué et que je me ferme peu à peu afin de tenter de digérer un trop plein. « Fermé pour travaux » est souvent la pancarte qui s’affiche sur mon regard à ces occasions-là. Chose qui peut perturber mon entourage. D’ordinaire attentif à eux, à ce qu’ils disent ou font, je semble soudainement m’en désintéresser. Ce n’est pas vraiment le cas mais mon regard fermé comme une huitre donne cette impression.

Je me rends compte que mon Amour doit le constater et doit se poser des questions. Elle doit se demander si elle y est pour quelque chose ; si je lui en veux encore pour la scène de vendredi soir. Or pour ne rien arranger, en corolaire de cet état, j’ai de moins en moins envie de parler. Les mots sortent plus difficilement, plus maladroitement, font dans ce genre de cas, plus de mal que de bien. « Ferme ta gueule » est souvent ce que je me dis dans ces instants. A tort d’ailleurs car cela ne fait qu’empirer les choses.

Ma méditative torpeur est interrompue par Jean-Louis Quadrachiant qui, histoire de se faire remarquer, met de la musique à fond, des standards du jazz manouche, toutes fenêtres ouvertes. « Punaise! Quand c’est pas ses connasses de filles, c’est le père ! Qu’il est con ce Bobo! Pas moyen d’avoir un peu de calme !». Il me fait penser à tous ces adoleschiants qui se baladent dehors avec des transistors ou leur téléphone à fond, comme dans les années 70, histoire de partager avec le tout-venant, leur bon gout musical de merde. Dire que ma génération a découvert et a adopté le « walkman » justement pour gouter discrètement, entre soi ou entre potes, sans l’imposer aux autres, notre propre bon gout musical de merde. Quelle époque régressive décidément !  

Avec ma femme, nous décidons d’aller faire quelques courses. Elles se font plus silencieusement que d’ordinaire. Et elle m’observe, en effet, de manière interrogative.

A 20 heures c’est moi qui observe, pour la énième fois, de façon interrogative, les gens, parmi lesquels ma Douce, qui applaudissent à la fenêtre. Ce rituel me fait rire depuis le début. Rire mais pas seulement. Il y a quelque chose de malaisant dans l’affaire. Comme d’aucuns, ma très sociable moitié, pratique ce phénomène collectif comme un rituel de sociabilité. Mais  d’autres le pratiquent autrement. J’ai bien vu qu’il s’agissait pour beaucoup de voir qui était encore là dans la rue, de voir, surtout parmi les plus jeunes, s’il y a « de la bonnasse à la fenêtre ou au balcon ». Mais surtout, il s’agit non pas tant d’applaudir les soignants que de s’applaudir soi-même, un peu comme des auto-encouragements. « Allez les gars, encore deux semaines à tenir ; on peut le faire, yes! Tous ensemble! Tous ensemble! »

Lundi, nouvelle cascade de galères professionnelles pour ma Moitié. De mon côté, je m’en vais braconner sur mes terres. J’espère que l’activité de terrain me fera du bien, mais comme je rentre bredouille, ce ne sera pas le cas. Je rentre et m’affale sur le canapé ; ma femme s’y trouve déjà. Je me défoule sur les Kinder Maxi ; ma Chérie reprend un deuxième verre de rouge. Nous allumons Netflix et restons comme momifiées devant la télé une bonne partie de la soirée.

Mardi 28 avril, 17 heures. Après une journée de télétravail débutée fort tôt, j’ai la mauvaise idée de faire une pause pour m’informer au sujet des annonces  que le Premier ministre devait faire aujourd’hui. Il devait présenter devant l’Assemblée sa stratégie de déconfinement. Grand mal m’a pris ! C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase ou plutôt la décharge de canadair qui fait exploser le verre de la table de chevet.

Après avoir fait mousser la crise historique, qui en passant aura touché la couille gauche de bien de pays sans en faire bouger la droite ; après s’être défaussé sur les avis changeants des experts ; après s’être foutu de notre gueule en nous vendant le bobard selon lequel leur confinement aurait sauvé 60 000 vies ; notre général Doudou de la « 7e compagnie », nous présente une usine à flatulences technocratiques aussi irrespirable qu’opaque : déconfinement encore et toujours soumis au conditionnel ; en plusieurs étapes ; avec des zones rouges ou vertes ; et limité dans un espace de 100 km pendant presque un mois supplémentaire.

« Formidable ! » Voilà de quoi continuer d’entretenir le climat anxiogène et me faire penser à Clemenceau lorsqu’il constatait « qu’il est plus difficile de faire la paix que la guerre », y compris « sanitaire ».

Je bous littéralement.

« Punaise ! Chez nous, on n’a pas de Elon Musk capable de nous catapulter sur Mars, mais nous avons des technocrates qui nous pondent des propulseurs bureaucratiques à trois étages ; mais on s’en bat les rétrofusées de votre engin ! Non mais quelle bande de Charlots ! C’est pas fichu de mettre la pression sur les Chinois pour obtenir des masques gratos en mettant le nez de ces derniers sur tout le merdier qu’on leur doit ! Par contre, pour continuer de nous emmerder, il y a du monde ! Pire, ça se fait balayer par une première vague qu’ils n’ont pas vu venir, mais ça mythifie une hypothétique deuxième dans l’espoir de montrer qu’ils gèrent ! Résultat, le déconfinement s’annonce encore plus compliqué que le confinement ! Que l’on nous fournisse des masques, des consignes claires, et que l’on nous foute la paix sanitaire ! Quand vais-je pouvoir voir mes enfants ?! »    

Ma femme qui m’entend pester dans la chambre vient aux nouvelles. Mauvaise idée. Elle en a plein la tête de son côté. M’écouter vitupérer contre Doudou la Flipette va l’agacer, ce qui par ricochet va m’énerver.

« Te voilà de nouveau à râler contre le Premier ministre et tout ce qui ne va pas dans le pays » lâche-t-elle irritée. Ce qui déclenche une riposte monologique massive.

 « Excuse-moi d’aimer passionnément notre pays et de ne pas me satisfaire de la médiocrité ou de la lâcheté politique dans lesquelles il s’enfonce. Où est passé le génie français, notre noblesse nationale ? Où est passé ce pays de grands ingénieurs, agronomes, architectes, capitaines d’industrie ou grands commis de l’Etat, sans oublier les merveilleux jardiniers qui ont ordonné et embelli la France ? Où est passée cette farouche énergie provinciale qui irriguait naguère jusqu’aux sommets de la capitale ? Tout semble s’être dissous dans les jacasseries boutiquières des marchands de Paris. Je veux retrouver le souffle libérateur et porteur  de la France de mon enfance ! Et surtout j’en ai marre de ce gouvernement de menteurs et de pusillanimes ! Dire que cette flipette d’Edouard-Philippe a déclaré qu’il ‘assumait’ ! Assumer quoi putain ! Assumer les 18 000 morts de plus qu’en Allemagne ! Assumer avec son chéquier personnel les dizaines de milliard de dette supplémentaire qu’on laissera à nos mômes ! Assumer le fait que l’histoire retiendra que non seulement la République En Marche a mis le pays à l’arrêt mais qu’elle ne sait  pas comment le redémarrer ! Assumer ! Je leur en foutrais ! ».

« Ah oui ! C’est vrai que toi tu sais mieux qu’eux ce qu’il aurait fallu faire » lance-t-elle de façon cinglante

La tête en ébullition, et les yeux brillants de colère, je rétorque tout en fermant la fenêtre afin que les voisins n’entendent pas notre engueulade : « Oh là là ! Sans nécessairement péter plus haut que mon cul, je me serais peut-être contenté de faire comme les gouvernements qui ont fait mieux que nous, notamment en Asie. De toute façon je ne leur en veux pas tant d’avoir pris dans l’urgence les décisions qu’ils ont cru bonnes au vu des informations qu’ils avaient et des moyens à leur disposition. Je leur en veux de nous avoir menti, et de continuer de nous prendre pour des cons. Cela étant dit ! Si c’est pour me prendre la tête que tu es venue dans la chambre, tu aurais pu t’abstenir… » 

Vindiou ! Je me rends compte à cet instant, qu’une seconde de plus et je concluais mon monologue de façon reflexe avec le tonitruant « Laisse-moi Tranquille et Sors de la Chambre ! » de Juju-la-sale-gosse.

Parvenant à préserver ma dignité de justesse, je conclue ma diatribe d’un « excuse-moi mais j’ai besoin d’aller éteindre l’incendie à la salle de bains ».

Je me lève et je vais dans la salle d’eau m’asperger le visage. Dans le miroir je contemple l’un des rats au museau griffé de l’expérience de Laborit. « Fait comme un rat », je m’assois sur le rebord de la baignoire en tentant de retrouver mon calme.

Après quelques minutes, le visage de ma femme apparait dans l’embrasure de la porte. Elle me fixe tendrement ; s’approche ; me touche le bras ; et avec ce regard que seule elle sait porter sur moi, me dit : « tes petits te manquent, c’est ça ? »

La violence de l’évidence me fait fondre en larmes. Après deux longues minutes de fuite lacrymale, je lui réponds que «  Oui ! Je n’en peux plus de ne pas pouvoir les serrer contre moi ! Chaque jour qui passe, je dois faire le deuil de cet éloignement ! Je vois bien leur tristesse sur l’écran lors de nos appels vidéo et ils sentent bien la mienne ! Ils sont des éponges et moi aussi !» Elle me caresse la tête.

Je continue « l’enfermement c’est déjà pénible ; absorber tes tensions, celles des filles, ainsi que les miennes, ce n’est pas toujours évident ; ajoute à cela l’impossibilité d’évacuer mes tensions avec le meilleur outil que j’ai, la marche ; mais surtout le fait de ne pas savoir quand est-ce que je pourrais revoir mes bébés avec  un déconfinement repoussé à des ‘si’, ‘en fonction de’ et ‘pas trop loin’ ; j’en ai marre de ces jean-foutre !»

Elle dépose tout doucement une série de baisers sur mon front en me disant « je n’aime pas te voir dans cet état ; je sais que cela fait maintenant plus de deux ans que tu enchaines les épreuves particulièrement difficiles ; mais je suis certaine que tu trouveras une solution ; excuse-moi de t’avoir pris à rebrousse-poil ».

Ses derniers mots me font redescendre comme dans les toboggans arc-en-ciel des dessins animés de mon enfance. Les nuages chargés d’électricité qui encombraient ma voute crânienne se dissipent. Les yeux encore larmoyants, j’esquisse un début de sourire, avant de lui dire « Je n’aime pas hausser le ton sur toi non plus ; ni te voir t’énerver ; je préfère de loin t’entendre jouir ».

Il est tellement vrai que j'exècre tout conflit avec les gens que j’aime. Ça m’écorche littéralement le cœur.

Elle me rend mon sourire et m’entraine dans la chambre afin de transformer les raisins de la colère en délicieux dessert.

Dans ses bras, résonnent en moi, ces mots du poète italien Cesare Pavese « Tu seras aimé le jour où  tu pourras montrer tes faiblesses sans que l'autre ne s'en serve pour affirmer sa force ». Je me rends compte, comme jamais auparavant, que je vis enfin ce jour-là.

 

 

 

lundi 17 août 2020

Chroniques de Guerre Sanitaire (7/9) : Nous

 « Si tu travailles avec un marteau piqueur pendant un séisme, désynchronise-toi, sinon tu travailles pour rien » Jean-Claude Van Damme

(Après le  "Chapitre 1 - ça commençait pourtant bien" ... le "Chapitre 2 - Les Roses du Rhin"... le "Chapitre 3 - ça part en cacahuète"... le  "Chapitre 4 - tout est devenu flou"... le "Chapitre 5 - la comédie des pouvoirs"...  le "chapitre 6 - quand les masques tombent"... voici le chapitre 7 de votre feuilleton sanitaire estival )   

 

L’autopsie au  marteau piqueur de nos facteurs de morbidité culturelle, ayant été effectuée, traitons du positif. Oui ! Laissons de côté les hypocondriaques, les pusillanimes, les bureaucrates, les vieux messieurs bavards des plateaux télé, et tous ceux qui cherchent à illustrer ce vieux constat de Fréderic Bastiat au sujet de l’Etat, cette « grande fiction à travers laquelle tout le monde s'efforce de vivre aux dépens de tout le monde ». Soulignons plutôt ce dont nous pouvons être fiers :

Notre bon sens, celui de la solidarité, notre capacité d’initiative, notre volonté de faire, notre ingéniosité, notre vitalité bien française.

Une fois compris que les autorités avaient failli, nous sommes arrivés à cette même conclusion formulée, en d’autres temps, par le président américain Ronald Reagan « dans la crise actuelle, l'État n'est pas la solution à notre problème ; l'État est le problème ». Or si l’Etat est le problème, la solution c’est « Nous ». Nous nous sommes donc désynchronisés des mauvaises vibrations émises par le gouvernement, pour nous prendre en main, en nous focalisant sur la responsabilité individuelle et la solidarité collective.

« Nous » avons redécouvert l’autogestion. Tout était en mode « auto » d’ailleurs.

Les premiers concernés, à savoir, les personnels soignants, ont fini par envoyer bouler les carcans administratifs qui corsetaient leur capacité d’action. Ce faisant, ils sont parvenus à accomplir ce pour quoi ils sont faits, sauver des vies. Sauver des vies, avec les moyens du bord, en recourant à la solidarité, en improvisant des solutions, en faisant preuve d’un engagement total.

Quant au commun des mortels, il aura expérimenté l’autodiscipline, l’auto-travail, l’autoformation, l’auto-information, l’autoprotection, l’auto-divertissement, le tout relevé d’une bonne dose d’autodérision.

L’humour aura été une sacrée médecine douce. Dès le début du confinement, un feu nourri de blagues s’est mis à fuser sur les réseaux sociaux. Cette pluie de mèmes a commencé avec les amusants « ordres de mobilisation générale à rester sur son canapé ». Puis parmi ceux qui m’ont le plus fait rire, nous aurons eu :

·      « D’habitude le matin, je prends mon café au bar ; or ce matin je l’ai pris avec ma femme ; elle a l’air sympa »

·      « Une pensée pour les maris infidèles qui devront rester enfermés avec leur femme pendant plusieurs semaines »

·      « Troisième jour de confinement ; ma femme me dit d’aller faire un tour ; et qu’elle paiera l’amende »

·      « Bien des parents sont en train de comprendre que le problème n’est pas l’enseignant »

·      « Je vous assure que si les écoles restent fermées trop longtemps, les parents trouveront le vaccin avant les scientifiques »

·      « La voisine gueule tellement fort sur ses gosses que moi aussi j’ai fini par ranger ma chambre »

·      « Si on m’avait dit qu’un jour j’aurais dû me signer un mot pour m’autoriser à sortir de chez moi »

·      « Confinement, je ne sais pas si nous en sortirons plus grands ; mais une chose est sûre, c’est que nous en sortirons plus gros »

·      « Qu’est-ce qu’on était contents, le 31 décembre, tous à fêter l’arrivée de cette année de merde ! »

De mon côté, avec des proches, nous nous sommes lancés dans un concours de contrepèteries. Pour les amateurs voici notre compilation. Faites-vous plaisir, c’est gratuit :

·      Incroyable! En ce 30 mars, on m'informe que notre gouvernement  « arrive à pied par la Chine ». Il est vrai qu'avec ce confinement, on ne parle plus que « de pâtes et de Chine »... 

·      Le « poids de la Chine dans la prospection du germe suscite une thèse aberrante ». D'aucuns racontent qu'au tout début : « le germe a contaminé la suspecte dite "patient 0" ». Et que depuis: « quand elle se mouche elle tousse ».  Son mari s'en est alors allé voir le médecin disant : « docteur, voyez mon grand souffle ! - seul le jus de sapin apaise mon angine - j'ai grand besoin d'un vaccin dans les régions où je me trouve en ce moment ». Le docteur lui répond que « un parasite s'est figé dans le vaccin » mais que dieux merci,  « la chirurgienne a les mains sûres ».

 

·      Dans le BTP, ce début mai, on sent bien que le promoteur a très envie « de pétrir le béton à la tonne ».

 

·      Les « analystes poussent au relâchement social », au cri de « les berges sont à vous » ! 

 

Ce qu’elles ont pu faire comme bien, toutes ces blagues échangées sur les réseaux sociaux. 

 

« Réseaux sociaux ». Ils n’ont jamais autant mérité leur nom que pendant cette période de confinement. Ils ont souvent été les garants du lien. Ces outils numériques nous ont permis de garder attache, d’échanger nos humeurs, des conseils pratiques, et des informations.

Pendant que la télé débitait des discours aussi formatés qu’une norme pondue par un crane d’œuf de la bureaucratie européenne, les « réseaux » élargissaient le canal d’information. Le sens critique nous aidant à faire le tri entre le bon grain et l’ivraie, sur internet comme sur les médias ayant pignon sur rue. Cela fait d’ailleurs plus d’une quinzaine d’années que j’ai pu ainsi quitter le carcan informatif franco-français grâce au Web.

J’ai de fait la chance d’appartenir à cette génération intermédiaire qui a connu à la fois l’émergence de la pluralité médiatique à partir des années 80 et qui a bénéficié d’un bagage scolaire de qualité suffisante pour lui permettre de déterminer à peu près ce qui tient la route sur un vaste champ informatif.

A contrario, de la génération ORTF (ancienne télévision d’Etat) pour qui tout ce qui sort d’un canal est une vérité certifiée, et des plus récentes générations qui avalent beaucoup trop de choses sans le moindre filtre, ni vérification.

« Je l’ai vu sur Youtube » est effectivement une phrase que j’entends aussi bien dans la bouche des ainés découvrant Internet, que chez nos gamins aux cerveaux déformés par la société et le délabrement scolaire, sans oublier les cancres de ma propre génération.

Bon ! Ce n’est pas pour autant qu’il ne m’arrive pas de prendre des vessies pour des lanternes, mais cela m’impose tout du moins une démarche informative plus active que passive.

Quoi qu’il en soit, j’ai pu accéder, sur les réseaux, à des analyses, à des synthèses sur les débats médicaux ; visionner les vidéos non tronquées du professeur Didier Raoult et me faire ainsi ma propre opinion ; ou encore découvrir certains travaux de l’anthropologue médical suisse Jean-Dominique Michel dans lesquels il questionne aussi bien la réelle portée de cette épidémie, tout sauf apocalyptique,  que les enjeux politico-industriels-pharmaceutiques qui peuvent se jouer dans cette crise sanitaire.

J’ai pu également me tenir informé en temps réel des actes de vandalisme, de pillage, d’affrontements entre bandes rivales, de guet-apens, d’attaques de commissariats dans les quartiers couardement abandonnés à la voyoucratie ; mais aussi des consignes données à la police visant à « laisser les dealers tranquilles » (le 3 avril à Marseille) ou à « éviter les émeutiers ». Des faits dénoncés par Linda Kebab, la remarquable syndicaliste policière à la République chevillée au corps ; notamment dans son tweet du 22 avril : « Ordre sur les ondes police - suite au phénomène de violences urbaines (#Emeutes), il y a lieu d’éviter tout contact avec les perturbateurs (le mot pour délinquants) – mais verbalisez bien les braves gens qui vont faire une course sans attestation #Covid19france #lâcheté #honte ».

J’ai appris de surcroît que les cas de Covid19, et la mortalité qui va avec, étaient 60% plus importants dans les quartiers populaires, notamment ceux de Seine-Saint-Denis, que dans les beaux quartiers des départements environnants : moins de télétravail ; plus d’emplois exposés, ou nécessitant la prise des transports en commun ; promiscuité plus importante dans des appartements où logent trois générations ; et une jeunesse écervelée qui allait souvent se contaminer en faisant n’importe quoi en bas de la cité avant de ramener le virus dans le foyer. Voilà de quoi expliquer ce fait.

Oui ! De l’humour, de l’information, du lien nous ayant permis de faire face au reste des évènements…

Etant arrivés à la conclusion, malgré le discours gouvernemental, que le masque était la solution, nous nous sommes débrouillés pour nous en procurer. Dès le début du confinement, en dépit de l’interdiction de leur mise en vente, les visages portant des masques, qu’ils soient chirurgicaux ou de chantier, était nombreux aussi bien dans la rue que dans les magasins. Nous avons été un certain nombre à en déduire qu’il y avait un marché noir du masque respiratoire. Il faut dire, que des petits malandrins les volaient dans les hôpitaux, dans les entrepôts de banlieue, ou directement dans les véhicules des personnels de santé, avant de les revendre sous le manteau.

Ne mangeant pas de ce pain-là, j’ai utilisé un bon vieux chèche de l’armée pour protéger mes voies respiratoires lors de mes sorties. Après tout, s’il filtre l’eau dans la jungle et protège du sirocco, il doit faire l’affaire face au coronavirus.

D’autres débrouillards, grâce à des tutos échangés sur Internet, ont appris à faire des masques en tissu, avec des chaussettes, avec des filtres à café « Melitta », et même à coudre des masques. Mon énergique belle-mère nous a confectionné un jeu de masques pour chacun d’entre nous.

Et parce que nous sommes Français, nous avons tenu à donner de l’allure au port du masque, soit en pendentif à l’oreille gauche pour les plus dénués de dignité, soit en bracelet au poignet chez les gens de gout.

Face à l’inefficacité gouvernementale, la débrouille et l’entraide sont devenus les facteurs clefs. Entre amis, nous nous appelions plus souvent que d’ordinaire, afin de vérifier si tout le monde allait bien, si l’un d’entre nous avait besoin d’aide, de quoi que ce soit en particulier. Bien des gens firent les commissions pour leurs voisins.

Dans certains quartiers, des habitants se sont même mis à faire les courses pour les personnels de santé de leur voisinage « puisque vous passez vos journées à prendre soin de nos malades, nous avons décidé de faire vos provisions pour vous permettre de vous reposer ». J’ai trouvé cette initiative magnifique !  

En parlant de courses…

Ah ! Si Edouard Philippe apprenait que les sorties au supermarché étaient parfois l’occasion de revoir des proches. « Rendez-vous au Carrouf (petit surnom affectueux pour l’enseigne Carrefour) à 16 heures, rayon huile d’olive et vinaigre ». Non seulement il fallait bien en faire des réserves, pour mieux assaisonner les salades que le gouvernement nous servait. Mais surtout, vu que l’on risquait de se faire verbaliser bêtement pour avoir discuté avec un proche dans la rue, autant le faire à l’abri des rayons. Après tout, la largeur des allées commerciales permettait de préserver les gestes barrières. Hi! Hi! Hi!

L’adaptation est toujours la clef de l'évolution ! Et le moins que l’on puisse dire c’est que la majorité d’entre nous s’est bien adaptée.

Nous nous sommes adaptés au télétravail. Adaptés car ce qui s’annonçait une facilité, ne le fut pas vraiment. Petite démonstration :

Il est 6h30, tu te réveilles d’humeur peu enthousiaste malgré le son funky de la sonnerie de ton téléphone. Tu tentes de chasser cette disposition d’esprit en plongeant le nez dans les cheveux de ta femme. C’est pire encore. Ce doux parfum agit comme une fragrance de paradis te donnant tout sauf envie de rejoindre la réalité. Vous vous agrippez l’un à l’autre. « Je ne veux pas y aller ; et si on restait sous la couette ». Le sens du devoir est le plus fort. Vous vous laissez tomber du lit.

Les commissures des yeux encore pleines de croutes du sommeil, tu allumes ton ordinateur afin de faire partie des premiers à se connecter au réseau de la boite, faute de quoi tu passeras ta journée à ramer sur ta galère électronique. « Le monde confiné des télétravailleurs appartient à ceux qui se lèvent tôt ». Tu allumes ta cafetière et tu vas prendre ta douche avec cette remarque autodérisoire en tête. En peignoir et le café du matin encore brûlant, tu sautes à yeux-joints dans le halo lumineux de ton écran d’ordinateur. Voilà ton nouveau rituel de début de journée.

Très étrangement, se met à poindre le regret des couloirs du métro et des rames bondées qui, mine de rien, s’avèrent être un sas utile de compression matinale et de décompression vespérale, entre ton domicile et ton travail.

La matinée se poursuit, entre le silence de ta solitude électronique et les manifestations de désarroi de tes gamins en autoformation. Le cliquetis de ton clavier marque le pas des secondes.  Et les plantages de ton ordinateur comme de celui de tes gosses, rythme non pas les récréations, mais les pics de frustrations. Contre mauvaise fortune bon cœur, tu mets à profit les bugs informatiques pour appeler tes collègues afin de glaner des consignes, partager tes difficultés ou maintenir le lien.

Il est midi. Tu manges devant tes tableaux de reporting, avec la télé dans le dos dans laquelle les mêmes pantins mâchent le tout dernier ballot de foin gouvernemental. Si tu laisses la téloche allumée, c’est parce que tu espères quelque chose de tonitruant ; la découverte d’un vaccin ou la fin anticipée du confinement. Mais non, rien ne se produit. Tu finis par ne plus prêter attention aux speakerin(nes) qui mâchent dans leur coin.   

L’après-midi est du même acabit, et le soir venu, alors que le ras-le-bol se fait sentir, ainsi que les douleurs musculaires et tendineuses générées par une journée passé courbé sur ta table de salle à manger, ton chef, qui a des objectifs de management à distance à valoriser, te case à 18h30 une conftél d’une heure qui ne sert à rien. Il y a ceux qui énumèrent en vain les mêmes difficultés journalières. Ces autres qui d’ordinaire profitent des réunions traditionnelles pour se faire mousser, et qui accaparent le temps de parole. Personne n’écoute car comme d’habitude chacun s’écoute.  Mais le chef prend note. Le chef est heureux.

Les hiérarques des structures privées sont tombés en pamoison devant le télétravail. Ils sont allés de découverte merveilleuse et trouvaille fabuleuse. « Formidable ! C’est le travailleur qui fournit désormais les moyens de production à son employeur ». Quand il ne fournit pas, carrément, sans compensation financière, son ordinateur personnel, sa connexion internet, l’imprimante, le papier et les cartouches d’encre, le salarié met, à minima, à la disposition de son patron, espace de travail, électricité et eau. « Que de belles économies de faites ! ». Auxquelles s’ajoutent celles des frais de transport, de repas, etc. Tu as l’impression d’être revenu aux temps des Canuts lyonnais, le métier à tisser, remplacé par la machine à te connecter sur la Toile.

Les manitous de la Bureaucratie publique, aux  tableurs Excel leur servant de cervelle, ont fait les mêmes constats, avec un bonus en plus ; « Formidable ! Nous avons plus de livrable ». Avant le confinement, bien des questions se traitaient, vite fait bien fait, en aparté, entre deux portes, à la machine à café, ou en fumant une clope. Pendant le confinement, la plupart des questions et des demandes, même les plus dérisoires, se traitent par courriel, et nécessitent par conséquent la production de notes. C’est ça le « livrable ». Tout plein de petites notes insignifiantes qui peuvent rentrer dans des cases Excel et qui vont permettre aux bureaucrates-en-chef de prétendre qu’ils ont accru la productivité de leurs équipes. « Voilà qui est bon aussi bien côté primes qu'avancement de carrière ! ».

Cerise sur le gâteau, lorsque tous ces e-contremaitres, du privé comme du public, ont appris que grâce à des logiciels espions, capables de surveiller jusqu’aux mouvements de la souris d’ordinateur, ils pouvaient fliquer comme jamais auparavant la productivité des travailleurs à domicile, ils ont eu la trique du siècle.

En y repensant. Avant tout ça, tout méfiants qu’ils étaient devant l’autonomisation du travailleur, il fallait passer un entretien digne d’une commission d’enquête parlementaire pour avoir droit à un ou deux jours de télétravail. Là, pour tenter de passer deux jours au bureau, il faut pleurer tel un réfugié politique devant les enquêteurs de l’OFPRA.

Merveilleux n’est-ce pas ? Avec le temps, ils prendront conscience des dégâts sur le collectif de travail, sur la saine émulation, sur la sociabilité, sur la vitalité d’une entreprise devenue une coquille vide. Ils finiront par lire des analyses qui expliqueront que l’humain est un animal social qui ne donne le meilleur de lui-même qu’en interconnexion avec les autres. Ils se rendront compte que ‘un ou deux jours de télétravail ça va, mais que quatre ou cinq, bonjour les dégâts’. Mais pour l’instant ils kiffent.

Et pendant ce temps-là, « Nous » nous adaptons. Fin de la démonstration.

Il est 19h30, encore une journée de tâcherons télématiques qui se termine.  Nous allumons Netflix histoire de déconnecter un peu devant une série, avant d’aller préparer le diner. Tout hébétés sur notre canapé,  nous avons le sentiment de nous retrouver prisonniers du film « un jour sans fin ». Un film des années 90 qui raconte l’histoire d’un personnage prisonnier d’une journée qui recommence indéfiniment à l’identique à chaque sonnerie du réveil.  

Les filles de ma femme nous rejoignent, tout en manifestant la même hébétude. Titou la cadette nous annonce que sa prof d’anglais a demandé aux élèves de la classe de réaliser une horloge en carton, ressemblant à celle de Big Ben, en précisant que les aiguilles devront être faites avec des « attaches parisiennes ».  

« Quoi ! » manifeste ma femme. « Où veut-elle que je trouve du carton, des décorations et des attaches parisiennes en plein confinement ? Elle plane cette enseignante ou quoi ? Et puis je n’ai pas le temps ! Je bosse ! Je sens qu’on va passer une bonne journée demain entre les demandes du boulot et celles de ta prof  ».

Hormis les profs qui planent en effet, et les glandu(e)s qui n’ont pas donné signe de vie tout le long du confinement, une grande partie d’entre eux a fait preuve d’une belle ingéniosité, sans bénéficier de la moindre aide pratique des très tatillons garde-chiourmes des Inspections d'Académie. On a pu ainsi classer les barbacoles en différentes catégories :

·     Ceux qui ont déjà du mal à se servir du rétroprojecteur, et qui ont découvert dans l’urgence, avec plus ou moins de réussite, les outils électroniques qui allaient leur permettre de garder un semblant de contact pédagogique avec leurs élèves. Ils ont surtout découvert le chahut électronique pendant les visioconférences de classe. Les gamins s’envoyaient des défis ou des blagues avec leurs portables dans le but de scruter les réactions sur les visages de leurs camarades qui apparaissaient à l’écran ; d’autres pourrissaient la séance avec des petits bruitages ; et les plus filous faisaient des captures d’écran avant de retoucher les images avec des ajouts moqueurs qu’ils partageaient après sur WhatsApp. 

·     Les enseignants hyperconnectés qui assuraient question visio-classe, envoyaient des mots d’encouragement, faisaient du soutien en ligne, ou étaient joignables des élèves comme des parents. Un prof de math a particulièrement brillé en diffusant sur sa chaine Youtube des cours en ligne. Il est devenu une star auprès des élèves mais aussi des parents en panique devant les questions de leurs mômes. « Va sur la chaine du professeur Yvan Monka, je suis sûr qu’il y a une vidéo qui explique tout ça très bien ! va ! va ! laisse-moi avec mon satané tableur Excel ! » 

·     Et puis, les profs intermédiaires, se connectant essentiellement pour envoyer les cours, des exercices, des contrôles en ligne, ou proposer des activités ludiques en pensant bien faire, en pensant occuper utilement les élèves alors qu’ils occupaient surtout les parents. C’est le cas de la prof d’anglais de Titou avec son horloge.  

Je sors des apéritifs italiens et une bouteille de « Spritz » achetée la veille, en disant que nous réfléchirons à cette horloge anglaise en mangeant italien.

Manger étranger, fut l’un de nos rituels d’évasion pendant le confinement. Chaque semaine, nous improvisions un thème. Cette semaine-là nous invitons l’Italie à notre table.

Pendant que je prépare des assiettes de salade italienne, avec du melon, du jambon cru de Parme et de la mozzarella, ma femme et ses filles improvisent un covidapéro via WhatsApp avec leur grand-mère et leur tata rigolote.  Grâce à la caméra du téléphone, on peut se voir quelques minutes, échanger des brèves de confinement et trinquer ensemble. C’est déjà ça même si j’avoue qu’il y a quelque chose de frustrant à devoir se voir à distance par absence de choix. Le virtuel c’est bien, le réel c’est bien mieux !

Le repas pris, nous nos adonnons à l’un de nos moments de détente favoris de fin de journée ; regarder les vidéos les plus drôles du moment  glanées par  les filles sur Internet.

Ce soir Chacha l’aînée nous fait découvrir la vidéo de la personne déguisée en tyrannosaure qui sort ses poubelles. Nous nous la repassons en boucle tellement elle est drôle. Titou la cadette nous montre celle de la petite fille qui n’en peut plus et qui se suicide d’un coup de « Nerf » en pleine face (des pistolets à pression envoyant des balles en mousse).

De notre côté nous décidons de les rendre folles avec l’une des récentes trouvailles du Net, la dictée qui rend fou. Prenez une feuille et un stylo :

« Monsieur Lamère a épousé Mademoiselle Lepère. De ce mariage, est né un fils aux yeux pers. Monsieur est le père, Madame est la mère. Les deux font la paire. Le père, quoique père, est resté Lamère, mais la mère, avant d’être Lamère était Lepère.

Le père est donc le père sans être Lepère, puisqu’il est Lamère et la mère est Lamère, bien que née Lepère. Aucun des deux n’est maire. N’étant ni le maire ni la mère, le père ne commet donc pas d’impair en signant Lamère.

Le fils aux yeux pers de Lepère deviendra maire. Il sera le maire Lamère, aux yeux pers, fils de Monsieur Lamère, son père, et de Mademoiselle Lepère, sa mère.

La mère du maire meurt et Lamère, père du maire, la perd. Aux obsèques, le père de la mère du maire, le grand-père Lepère, vient du bord de mer et marche de pair avec le maire Lamère, son petit-fils. Les amis du maire, venus pour la mère, cherchent les Lamère, ne trouvent que le maire et Lepère, père de la mère du maire, venu de la mer, et chacun s’y perd ! »

Il est 22 heures. Les filles vont se coucher. Chacha a visio-classe demain à 8h30. « Visio-classe à 8h30 ! En plein confinement ! Non mais pourquoi ?!» râle-t-elle dans son pyjama Totoro tout en rejoignant sa chambre.

« En guise de conclusion de cette soirée italienne, ça te dirait de danser » me susurre ma Rose céleste. Je souris tout en répondant « oui ». Elle tapote sur son portable et quelques instants après, via Youtube, elle lance sur l’écran de la télé une chanson dont je reconnais de suite l’air ainsi que les paroles :

« Tra le mie braccia dormirai,
Serenamente
Ed è importante questo sai
Per sentirci pienamente noi
 »

(Désolé mais l’italien, c’est beaucoup trop beau pour être traduit ;  aussi débrouillez-vous)

« L’emozione non ha voce » de Adriano Celentano est la chanson avec laquelle notre gondolier avait bercé notre promenade dans les canaux de Venise.

Nous dansons enlacés, sa tête posée contre mon torse, de la même adorable façon qu’elle le fit après notre premier baiser. Ce que j’ai pu bénir nos retrouvailles et ces hasards de la vie qui nous auront menés dans les bras l’un de l’autre. Cette magie, appelée rencontre, destin ou Amour, en laquelle je me suis toujours efforcé de croire, malgré les gifles de la vie. Cette foi qui m’a toujours enlevé l’envie de m’inscrire sur une application de rencontres en ligne. M’inscrire sur Meetic ou Tinder aurait été comme trahir mon âme. Toutes les rencontres que j’ai faites, même sans issue, auront au moins gardé le parfum de cette exigence. N’y voyez aucun jugement de ma part, seulement une forme de respect ou de fidélité pour ce que je m’efforce d’être. Que d’instants fabuleux depuis que nous nous sommes embrassés dans tous les sens du terme.

« Un jour une personne entrera dans ta vie, et elle te fera comprendre pourquoi ça n'a jamais marché avec quelqu'un d'autre » Bell Hooks.

La chanson se termine et ma  stoïcienne adorée me glisse dans l’oreille ces paroles de Sénèque. « La vie ce n’est pas d’attendre que les orages passent ; mais d’apprendre à danser sous la pluie ». C’est assez bien vu, à ceci près, que mon stoïcisme s’efface peu à peu devant une violente crise de priapisme.

Voilà ! Voilà ! Tout ça pour dire que nous avons su trouver de nouvelles formes de divertissement, d’évasion, même si toutes ces innovations ne suffisaient pas toujours.

Certains ont préféré trouver refuge dans l’évasion chimique, celle du cannabis, et autres calmants. Les achats d’anxiolytiques et d’antidépresseurs ayant  augmenté de 20% au début du confinement. Et pour rester dans le domaine de l’automédication, compte tenu de la perte de confiance dans les autorités médicales d’Etat, d’aucuns se sont procurés des tablettes d’hydroxychloroquine au cas où.

Histoire de revenir sur le cannabis et nos capacités d’adaptation, les trafiquants de drogue ont démontré de notables capacités d’adaptation. Non contents d’avoir su répondre à un brutal choc de la demande, de longues files de consommateurs ayant été observées au début du confinement devant les « points de vente » de certaines cités ; les dealers sont parvenus à organiser un système de livraison à domicile. Ils ont même su provoquer ce qu’il faut d’émeutes et d’affrontements avec les forces de l’ordre pour éloigner la police de leurs territoires. C’est qu’ils sont doués ces animaux-là pour pisser du cocktail-molotov tout autour de leurs fiefs ! Très doués ! A tel point que lorsque l’un d’entre eux, dans sa course-poursuite avec les forces de l’ordre, finissait par s’encastrer dans le véhicule, ils parvenaient à mettre le feu à plusieurs banlieues de France et de Navarre. Oui ! Très doués ! Vous dis-je !

Si ça ne tenait qu’à moi, je légaliserais le cannabis et règlementerais sa vente dans l’espoir de couper l’herbe sous le pied de la voyoucratie des cités. Le milliard d’euros tiré de ce commerce servirait au moins, via les taxes récoltées, à régler les factures de la prévention, de la prise en charge sanitaire des intoxiqués, et de la répression des trafics. J’ai beau connaitre les dégâts imputables à ce poison, je vois au moins une raison logique à la légalisation ou du moins à la dépénalisation de sa consommation. Le cannabis étant moins dangereux que l’alcool, soit on prohibe l’alcool, soit on déprohibe le cannabis. CQFD.  

Enfin, le shit étant de la merde, avec ma Mie nous optons pour le doublement des doses de câlins. C’est si bon les câlins ! Toutes ces heures passées, peau contre peau, à faire danser la fleur de mes doigts sur la douceur de son duvet d’Elfe châtain. « Les câlins c’est la vie » me dit-elle. Je plussoie.

Ajoutons à cela un peu de méditation nocturne à la fraiche, pour essayer de se vider la tête ou au contraire regarder les pensées traverser la voute de nos esprits un peu comme on joue avec la fumée d’une garo. « Si tu ne peux pas aller à l’extérieur, va à l’intérieur » comme dirait le bouddhiste du coin.

Avouons toutefois, que le bon vin et le chocolat, le bon vin pour ma chérie et le chocolat pour bibi, ça aide énormément. Ce que j’ai pu m’empiffrer de barrettes « Kinder Maxi » ou « Kinder Country ». De quoi gonfler tel un « Kinder Surprise ». « Grazzie mille Maestro Ferrero ! »

En résumé ! Nous avons tout fait pour tenter de garder une part de contrôle dans une situation qui nous échappait ou dont on nous enlevait le contrôle.

Les sciences, y compris humaines, enseignent que les individus ou les groupes, qui s’en sortent le mieux, sont ceux qui se sentent utiles, qui gardent une activité ayant du sens, qui préservent leurs liens sociaux, et surtout, qui ne perdent pas le contrôle de leur existence. Bon nombre d’expériences effectuées ainsi bien sur les animaux que sur les humains démontrent cela :  

·     Sur l’importance du lien social et le poison que constitue l’isolement, il est démontré que l’un des moyens de provoquer une dépression chez les animaux de laboratoire est l’isolement (l’autre est la punition incontrôlable). A l’image du hamster mâle qui se laisse mourir après le décès de sa compagne, un veuf humain a 40% de probabilités en plus de mourir dans l’année qui suit la mort de sa femme selon une étude britannique. Toute une flopée de publications médicales américaines démontre le lien entre isolement social et maladies cardiovasculaires ou décès prématurés. Les ravages occasionnés dans les Ehpad par l’isolement de nos ainés, a été une démonstration particulièrement frappante.

·     Sur l’impérative nécessité de ne pas subir une situation si l’on veut rester en bonne santé, nous avons cette expérience effectuée sur les rats par le docteur Henri Laborit au milieu du siècle dernier. Dans un premier temps un rat est placé dans une cage séparée en deux compartiments reliés pas un tunnel. Un courant électrique est envoyé dans le plancher 4 secondes après un signal sonore. Le rat apprend vite la relation entre le signal et la décharge électrique. Pour y échapper, il doit passer dans le compartiment d’à côté qui fonctionne de la même façon. Son apprentissage lui donne un semblant de contrôle sur la situation, et à la fin de l’expérience qui dure plusieurs jours, on constate que le rat est en bonne santé. Dans une deuxième variante de l’expérience, la porte entre les deux compartiments est fermée et le rat subit les chocs électriques sans pouvoir agir ; impuissant, il s’inhibe et développe diverses pathologies tels que des ulcères et de l’hypertension.  Enfin dans une troisième variante, deux rats sont placés dans la même cage sans issue ; sauf qu’au lieu de subir individuellement les chocs électriques, ils se mettent très vite à se battre l’un contre l’autre, lutte qui ne met pas un terme aux chocs dont ils sont victimes, mais qui leur permet de préserver leur état de santé ; en dehors des traces de griffures et de morsures, ils vont plutôt bien. Conclusion, un être doté d’un système nerveux est fait pour agir ou réagir, la résignation étant pire que la fuite ou la lutte. Cela est bien évidemment valable pour l’animal humain, au vu des mouvements violents observés pendant le confinement dans certains pays (EUA notamment) ou à son issue (en France).

·     Le besoin de contrôle, même théorique, pour rester en bonne santé physique mais aussi mentale, est illustré par cette autre expérience. Deux groupes de sujets humains reçoivent des casse-tête à résoudre et un travail de correction de texte à réaliser. Les deux groupes doivent exécuter ces tâches sous un fond sonore particulièrement stressant. La différence entre les deux groupes réside dans le fait qu’un groupe a le contrôle et l’autre pas. Le premier dispose de tables de travail munies d’un bouton permettant d’éteindre le bruit et l’autre non, ce groupe n’ayant pour tout choix que celui de subir le bruit. Résultat : le premier groupe accomplit ses taches sans problème, alors que le deuxième échoue lamentablement. Elément intéressant supplémentaire : étonnement, les membres du groupe disposant du bouton d’arrêt n’ont pas appuyé dessus. Conclusion : la perte de contrôle amoindrit les capacités physiques et mentales ; à contrario, la simple idée d’avoir le contrôle, ici la possibilité de pouvoir arrêter le bruit, suffit amplement à restaurer les capacités.

En impactant ces ressorts animaux et humains avec leurs décisions, nos gouvernants ont provoqué des dégâts sanitaires mais également politiques.

En nous privant de lien social, le gouvernement nous a affaiblit physiquement. En nous mettant en cage sans possibilité de fuite, il a semé les conditions de l’inhibition ou de la lutte. En nous privant des boutons (masques, tests, moyens hospitaliers adéquats, discours clairs et responsables) qui pouvaient nous donner le sentiment d’avoir le contrôle sur la situation, il a assombri notre esprit.

Pour preuve supplémentaire, les populations qui s’en sortent le mieux, sont celles qui restent pragmatiques, lucides, actives dans les prises de décisions, celles qui gardent un semblant de contrôle.

Et dire que, plus largement, les rouages de l’Etat n’ont toujours pas compris les raisons de la défiance qui monte à son égard à la vitesse d’une fusée d’Elon Musk. Quand on n’a plus confiance dans l’Etat ; quand il s’avère un problème plus qu’une solution ; pourquoi participer au maintien de cette illusion par le vote ou tout autre forme de participation.

Puisque nous sommes à même de juger ce dont nous avons besoin ; puisque nous démontrons notre capacité à juger et à agir plus vite et mieux que l’Etat ; pourquoi ne pas vouloir décider directement à sa place, au plus près des échelons concernés par les problèmes posés, selon le principe de subsidiarité.

C’est l’un des enseignements tirés de l’épidémie de choléra qui a frappé la ville de Zurich à l’été 1867.  Elle a eu pour conséquence politique  l’établissement de la démocratie directe en Suisse. Pas mal d’éléments sont comparables. Une épidémie qui éclate, des décisions sanitaires qui suscitent de la méfiance, des inégalités qui deviennent criantes, suivis d’une volonté populaire de participer activement aux questions de la Cité.

Chez Nous aussi, en France, « Nous le Peuple » voulons que l’Etat agisse moins mais mieux ; « Nous » voulons avoir voix au chapitre directement, bien plus souvent, comme en Suisse ou aux Etats-Unis d’Amérique.